Nous sommes à 6 mois des élections présidentielles, et de nombreux candidats et candidates potentiel.les tentent de s’immiscer comme iels le peuvent dans le débat publico-médiatique. Parmi elleux, David Lisnard, actuel maire de Cannes, ancien membre du parti Les Républicains et fondateur et dirigeant du parti Nouvelle Énergie créé en 2014 et relancé pour l’occasion, semble déterminé à y jouer un rôle majeur.
En tout cas, c’est ce que semble m’indiquer mon algorithme instagram, qui pousse régulièrement sur mon fil d’actualité les vidéos au format “Réels” que produisent en quantité industrielle David Lisnard et son équipe de communication, et dans lesquelles le principal intéressé nous explique, par exemple, que l’intégralité des candidats à l’élection présidentielle sont en réalité des “socialistes”, ou que “le premier des fascistes est Jean Luc Mélenchon”. Devenant peu à peu l’un de mes “hate watch” favoris (comprendre : les vidéos de personnalités ou de comptes publics que l’on prend un certain plaisir à détester), j’ai commencé à m’intéresser à ce curieux personnage et à la vision politique qu’il défend.
Sa vision politique est libertarienne. Elle prône une société dans laquelle le rôle de l’Etat est réduit à ses seules fonctions régaliennes (défense, police, justice, sécurité) afin de redonner à la population une liberté que l’on lui volerait en prélevant l’impôt pour assurer les fonctions du service public (éducation, santé, protection sociale…). Cette idéologie est par exemple soutenue par Javier Milei, président argentin proche de Trump et connu mondialement pour sa “tronçonneuse”, symbole de la nécessaire coupe dans les dépenses publiques, et dont David Lisnard se réclame.

Javier Milei et sa célèbre tronçonneuse lors d’un meeting à Buenos Aires en 2023. Images : © Tomas Cuesta / Getty Images / AFP
Dans cet article, nous verrons comment, grâce à une stratégie médiatique bien rodée, un tel candidat, inconnu du grand public, a fait pour émerger aussi rapidement, allant jusqu’à dépasser Bruno Retailleau dans les sondages les plus récents. Au-delà du seul aspect stratégique et médiatique, nous tenterons de définir en quelques lignes son projet politique pour la France, et d’y repérer les nombreux dangers qu’il recèle.
Une machine médiatique bien huilée
David Lisnard monte en flèche sur les réseaux sociaux, tout en bénéficiant d’une exposition médiatique plus traditionnelle en profitant notamment des médias Bolloré. Bien entouré, le candidat à la présidentielle a su s’attacher les services des meilleurs communicants, comme nous le montre l’implication du publicitaire Frank Tapiro, déjà à l’œuvre derrière la campagne de Nicolas Sarkozy en 2006 – 2007.
“Il se passe quelque chose” sur les réseaux sociaux
David Lisnard et son équipe de communication ont fait le choix d’investir massivement les réseaux sociaux pour créer une dynamique, et ce, en utilisant des formats principalement vidéos (les fameux “Réels”) dans lesquels on le voit généralement s’exprimer, soit face caméra de façon spontanée (adoptant un ton qui dénote avec celui des personnalités de droite, souvent plus rigides et policés), soit lors d’entretiens à la télévisions soigneusement découpés et montés par son équipe puis retransmis sur ses réseaux.

David Lisnard sur instagram : captures de trois réels publiés le 23/10/2026 tirées de son compte officiel @davidlisnard
Cette stratégie de communication sur les réseaux semble fonctionner. Il est passé de 95 000 abonnés à 590 000 sur instagram entre le 15 juin et le 25 octobre 2026 (soit une multiplication par 6 en l’espace de 4 mois d’après Saper Vedere), plateforme sur laquelle il connaît la plus impressionnante explosion en publiant parfois jusqu’à 7 vidéos par jour. Sur X (ex-Twitter), sa communauté lance avec succès le fameux hashtag #ilsepassequelquechose, repris par le candidat lui-même et par un florilège de soutiens de la part de personnalités médiatiques dont nous parlerons juste après.

Cette explosion sur les réseaux sociaux s’explique en partie par le contenu proposé, qui tranche assez largement avec celui d’autres hommes et de femmes politiques de droite, avec une approche très spontanée, doublée d’un rythme de publication élevé. Il faut noter également la forte implication de ses militants qui multiplient les “comptes fans” afin de republier la plupart de ses sorties médiatiques sur des comptes non officiels et accroître la visibilité de ce dernier. Mais ce succès s’intègre surtout au sein d’une stratégie médiatique bien plus globale que les seuls réseaux, dont le but est de gagner en notoriété, en s’alliant notamment avec les grands magnats des médias de la bourgeoisie réactionnaire, qui considèrent David Lisnard comme un homme susceptible de défendre ses intérêts économiques.
David Lisnard est propulsé par Bolloré et consorts
Le journaliste d’investigation indépendant Marc Endeweld, dans un article très éclairant intitulé : Les dessous de l’opération Lisnard, publié le 12 octobre 2026 sur son substack “The Big Picture”, nous montre les ressorts de la montée en puissance du candidat Lisnard dans les médias depuis le mois de septembre.
Selon le journaliste, le succès de David Lisnard n’a rien d’un phénomène organique uniquement propulsé par les algorithmes, mais résulte plutôt d’une mise en branle de la plupart des relais médiatiques de la “Bollosphère”. La semaine du lancement du fameux hashtag “il se passe quelque chose”, la plupart des chroniqueurs de CNEWS le reprennent sur leurs comptes X, dont Pascal Praud et ses plus fidèles chroniqueurs. Un autre ami de Bolloré, Cyril Hanouna, la même semaine, annonce sur le plateau de l’émission “tout beau tout neuf” (ayant pris la suite de Touche Pas à Mon Poste, suite à l’arrêt définitif de C8 en 2025 après une décision de l’ARCOM) que “100% des Français qui le connaissent veulent voter pour lui”, et se disant même être prêt à “mettre 50 euros sur la victoire de David Lisnard”.
La même semaine, David Lisnard s’est, par ailleurs, rendu dans de nombreux médias propriétés de milliardaires pour y dévoiler ses principaux thèmes de campagne et réagir à l’actualité. Rien qu’en une semaine, il a été invité par CNEWS (détenu par Bolloré), puis par le média “Le Crayon” (dont le capital était détenu en partie par Pierre Edouard Stérin jusqu’à récemment), avant de faire l’objet d’un reportage au JT de TF1 (famille Bouygues) et d’un article du Parisien (Détenu par Bernard Arnault).
Plus récemment David Lisnard n’a cessé d’écumer les plateaux TV et de faire la une des colonnes réactionnaires, comme en témoigne celle de l’hebdomadaire d’extrême droite JDNews (propriété de Bolloré) le 13 octobre dernier (image ci-dessous). Encore plus récemment, le “candidat qui bouscule la droite” a donné une interview fleuve dans les colonnes du Figaro, dans laquelle il répond aux questions du journaliste Alexandre Devecchio.

Note : On pourrait aussi évoquer l’interview du 19 octobre dernier sur LCI dans laquelle le candidat, invité à débattre face à une membre du public de l’émission, s’est illustré de la pire des manières possible en déclarant, lorsqu’on le questionnait sur le 17 octobre 1961, date à laquelle des dizaines d’algériens furent tués et jetés dans la Seine par des policiers : “je m’en fous, j’étais pas né, j’ai des potes Algériens”
Ce savant entremêlement de présence sur les réseaux sociaux et de surexposition médiatique sur les canaux plus traditionnels que connaît David Lisnard depuis plusieurs semaines explique en partie son succès et résulte d’une stratégie de fond, dont l’un des principaux artisans n’est autre que Frank Tapiro, un publicitaire rompu à l’exercice de la communication politique, principal artisan de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2006 et 2007, lui valant le surnom de : “fils de pub de Sarkozy”. A noter que le publicitaire cumule un bon nombre de prises de position problématiques dans lesquelles il soutient coûte que coûte le gouvernement israélien, tout en considérant l’islamophobie comme étant “totalement normale” et résultant “de l’émotion” sans constituer un “délit”.
Si vous avez une heure devant vous, je vous invite à visionner le “Creative Labs” de Franck Tapiro, sorte de masterclass donnée à des militants du parti Nouvelle Energies dont le but est d’exposer la stratégie médiatique autour de la “marque” David Lisnard. Notons que, face à l’ennui procuré par celle-ci, il fût impossible pour moi de regarder plus de 10 minutes de qui s’apparente vaguement à un cours de marketing d’école de commerce. On retiendra globalement que l’objectif stratégique est de “Faire de David une marque populaire, connue et reconnue”, et que tout cela passe par les médias, qu’ils soient traditionnels, ou qu’il s’agisse des réseaux sociaux.
On est donc bien loin d’un succès “naturel” dans les médias qui serait uniquement dû au charisme du maire de Cannes ou à son seul projet politique.
Une idéologie libertarienne dangereuse
Au-delà de l’agitation médiatique des dernières semaines, David Lisnard défend un vrai programme politique. Il développe une vision libertarienne de la société, largement inspirée de celle de Javier Millei en Argentine, qui s’articule autour d’une idée centrale : couper dans les dépenses publiques afin de réduire la dette et donner davantage de liberté à la population en privatisant à tout va. Son programme, largement détaillé sur son site de campagne, pourrait se résumer en quelques mesures phares :
- La réduction du nombre de fonctionnaires, en ne remplaçant pas les départs à la retraite de 500 000 fonctionnaires par an
- La réduction des compétences de l’Etat, qui n’aurait alors plus qu’à assurer ses fonctions régaliennes, c’est à dire la défense, la sécurité, la justice et les affaires étrangères, en délaissant progressivement le secteur de la santé, de l’éducation ou de l’enseignement supérieur au profit du secteur privé
- La mise en place d’un système de retraite moins coûteux pour l’Etat, qui prendrait la forme d’un modèle de retraite par capitalisation (modèle également défendu par Gabriel Attal et Sarah Knafo), qui s’oppose au système par répartition actuel
- Une baisse importante des impôts sur les entreprises et sur le revenu pour favoriser l’entreprenariat (cheval de guerre de l’extrême centre déjà au pouvoir)
- Un contrôle accru de l’immigration, en divisant par 8 (!) la délivrance de titres de séjour et en fixant des quotas de main d’œuvre qualifiée et conditionnant le regroupement familial à des critères de ressources et des tests d’intégration.
Il s’agit donc d’un projet ultra-libéral et qui cède aux mêmes paniques migratoires que ses petits camarades d’extrême droite. ll repose sur une acception simple : diminuer le rôle de l’Etat et les dépenses qui lui sont liées, permettrait de redonner une pleine liberté à la population, puisque l’argent qui n’irait pas à l’Etat serait mécaniquement redistribué au Français (par exemple, en abaissant les impôts ou les cotisations sociales, grâce à la réduction des dépenses publiques).
Cette ligne politique est en réalité profondément inégalitaire, et vise à détruire un système social “à la française”, qui, malgré ses dysfonctionnements (qui sont d’ailleurs largement dûs à des choix politiques de coupes budgétaires depuis une quarantaine d’années), a pour but de conférer à tous et toutes une retraite digne, un accès à des soins sans avoir à payer des milliers d’euros pour guérir d’une entorse comme aux Etats Unis, et une protection sociale en cas de perte d’emploi ou de maladies. La rhétorique de David Lisnard s’oppose ainsi frontalement à ce modèle d’”Etat Providence” à la française, en lui opposant un “Etat Performance”. Une phrase résume parfaitement sa vision : “le divorce en cours de la classe moyenne avec l’État providence annonce la fin d’un système social-étatiste devenu obsolète, car étouffoir du mérite et assommoir de la liberté” (source : L’Opinion, 4 avril 2024).
Note : La notion d’Etat providence est elle même critiquable, comme le démontre cet article de Frustration Magazine, mais elle semble quand même largement plus souhaitable que l’Etat Performance de Lisnard.
Cette ligne libertarienne défendue par David Lisnard intéresse principalement un électorat bourgeois, qui pourrait parvenir à s’enrichir davantage si celui-ci venait à arriver au pouvoir, car bénéficiant des réduction d’impôts sur le revenu et sur les sociétés, tout en n’ayant pas à craindre une dégradation de leurs conditions de vie ; la retraite par capitalisation et la destruction du modèle de redistribution français ne les affectant pas négativement car ils disposent déjà d’un haut capital économique. Lisnard est donc l’un des principaux candidats désignés pour la bourgeoisie économique, car il propose une politique libertarienne par les riches, pour les riches en mettant en exergue les valeurs bourgeoises de méritocratie, de discipline ou encore de travail (qu’il n’hésite pas à incarner sur les réseaux par la mise en avant de sa pratique de la course à pied, allégorie selon lui de la république méritocratique française).
L’union de la droite comme horizon
David Lisnard le sait ; pour faire triompher ses idées, il doit à tout prix s’allier afin de créer un pôle hégémonique à droite susceptible de concurrencer le pôle de la Gauche radicale porté par LFI, et celui de l’extrême droite du Rassemblement National, avec lesquels il ne souhaite pas s’allier. C’est ainsi que David Lisnard se fait le fervent défenseur d’une primaire à droite, pour pouvoir désigner un candidat unique, une primaire qui concernerait pour le moment Gabriel Attal, Edouard Philippe, Bruno Retailleau et lui-même. Réitérant son positionnement en faveur d’un “quart de finale” au micro de RTL le 20 octobre dernier, il souhaite fédérer toute la droite derrière son projet.
Cette idée de primaire n’est pas du goût d’Edouard Philippe, favori dans les sondages pour incarner la droite aux prochaines élections présidentielles.
La dynamique David Lisnard est-elle partie pour durer ?
Comme nous l’avons vu, David Lisnard connaît une hausse de notoriété rapide et parfaitement organisée par une équipe de communicants rompue à cet exercice, doublée d’une sur-exposition dans les réseaux médiatiques plus traditionnels contrôlés par la sphère Bolloré notamment, qui n’est pas sans rappeler la percée médiatique de Sarah Knafo lors des élections municipales de Paris en 2026.
Fervent défenseur de l’union des droites, et tenant d’un ultra-libertarisme décomplexé, David Lisnard commence ainsi à se placer sérieusement parmi les candidats crédibles à la présidentielle, d’autant plus que sa position de président de l’Association des Maires de France, lui confère la certitude d’obtenir les 500 parrainages, mais aussi une assise territoriale majeure.
Malgré tout, il existe des exemples de candidats soutenus par les médias de la bourgeoisie réactionnaire qui n’ont pas su concrétiser les attentes placées en eux. Rappelons qu’Eric Zemmour en 2022 était lui aussi largement soutenu par l’empire Bolloré, et réalisait des pics à 15% dans les sondages seulement quelques mois avant les présidentielles. Finalement, il n’obtiendra que 7% des voix.


