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La course à pied est-elle un sport de bourgeois ?

la course a pied est elle un sport de bourgeois

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David Lisnard, vous connaissez ? Le maire de Cannes, nouveau candidat (encore un !) aux élections présidentielles de 2027 sous les couleurs du parti Nouvelle Énergie qu’il a fondé pour l’occasion, a été invité à parler de sa passion pour la course à pied, au cours d’un entretien avec François Ruffin publié par l’Équipe en 2025, intitulé : Le marathon est-il de droite ou de gauche ? 

Dans cet entretien, le défenseur d’un “libéralisme décomplexé” comme le souligne Le Monde, fait étal de sa passion pour la course à pied, et en profite surtout pour mettre en parallèle les valeurs de ce sport avec ses convictions politiques, celles de la république méritocratique à la française, dans laquelle les efforts sur le long terme, l’ardeur et la discipline sont forcément récompensés par un bon chrono sur une course, et par analogie, par une forme de réussite personnelle ou professionnelle dans la vie quotidienne (la bonne vieille rhétorique méritocratique, pourtant débunkée depuis bien longtemps). 

Cet exemple d’homme politique (ou de femme politique, mais c’est plus rare !) mettant en scène leur amour de la course à pied dans le but de véhiculer une idéologie politique n’est pas un cas isolé : on peut penser par exemple à Dominique de Villepin ou à Nicolas Sarkozy, coureurs émérites qui n’hésitaient jamais à se mettre en scène lors de leurs footings. Plus récemment Emmanuel Macron a partagé une photo de lui en train de courir avec LA légende du marathon, Eliud Kipchoge. 

Emmanuel Macron fait un footing avec Eliud Kipchoge

Images RMC sport : Emannuel Macron aux côtés d’Eliud Kipchoge

La course à pied est ainsi un sport qui semble plaire à l’élite politique de la droite libérale, bien connue comme étant le fer de lance des intérêts de la classe bourgeoise. Ces représentants de la bourgeoisie économique et culturelle s’approprient donc certaines “valeurs” de la course à pied, pour y faire l’éloge des principaux piliers de leur idéologie :   méritocratie, valeur travail, performance, discipline, rigueur… 

Est-ce suffisant pour affirmer que la course à pied EST un sport de bourgeois ? 

De nombreux éléments que nous analyserons dans cet article nous permettent de préciser cette hypothèse. Entre culte de la performance, hyperinflation des prix des dossards et du matériel, ou encore “strava-ification” poussant à la compétition permanente, nous interrogerons cette pratique “vieille comme le monde” et tenterons de répondre à la question posée par le titre de cet article. 

Note : Par bourgeoisie, j’englobe ici les catégories définies par le sociologue Nicolas Framont dans un article de Frustration Magazine, de la “bourgeoisie”, la “sous bourgeoisie” et la “petite bourgeoisie”, qui rassemblent les 10 à 20% de la population française disposant d’un haut capital économique (mais aussi culturel ou symbolique), ainsi que d’un relatif pouvoir d’influence sur la société.

Cette bourgeoisie est majoritairement urbaine, et CSP+ et est en elle-même très disparate (rappelons que c’est au sein de cette classe que se concentrent les plus grandes disparités de revenus !).

Bien que disparate, elle s’unit autour de grands socles de valeurs structurées avec l’essor du capitalisme, comme le travail, la méritocratie, la propriété individuelle, l’héritage… À savoir qu’historiquement, selon Karl Marx, un bourgeois est un individu qui détient un moyen de production dans un système capitaliste. Je préfère ici me référer à la définition proposée par Nicolas Framont car elle me paraît être plus actualisée. 


Un sport accessible par essence ? 

La course à pied, le footing, le jogging, le running… Tous ces qualificatifs convergent vers une pratique sportive millénaire, a priori assez simple, qui consiste à… courir (!), sans aucun but précis, si ce n’est celui de se défouler et de ressentir ses jambes, ses poumons et son cœur en action pendant une durée que l’on peut choisir, et dans la direction que l’on souhaite, seul.e ou à plusieurs.

En s’arrêtant à cette définition stricte de la pratique, on peut présupposer, assez naïvement, que ce sport réside en une forme de plaisir simple auquel il est extrêmement facile de s’adonner, puisque ne nécessitant pas d’infrastructure (on peut courir littéralement n’importe où), presque aucun matériel (une paire de basket à quelques dizaine d’euros font amplement l’affaire pour débuter), et à n’importe quel moment, car rien n’oblige à la pratique de ce sport en groupe. On pourrait même aller jusqu’à reprendre les termes du sociologue et historien Jérôme Segal, qui évoque une pratique “par essence libertaire” de la course à pied, en tant qu’elle n’impose aucune contrainte et qu’elle permet l’expression d’une totale liberté individuelle ou collective. Ces éléments permirent, par ailleurs, d’ériger la course à pied comme un sport empreint de “contre-culture” dans les années 1970, avec notamment la création de la revue Spiridon, qui incarne l’ADN libertaire de la pratique, et qui fût précurseure dans la lutte pour permettre aux femmes de courir les même distances que les hommes. 

revue spiridon

Revue Spiridon n°5 – Décembre 1972

D’après les chercheurs Dennis M. Bramble et Daniel E. Liebermann, les êtres humains seraient même “nés pour courir”, étant les seuls primates capables de produire de l’énergie aérobie, et donc de courir en endurance sur de très longues distances. 

La course à pied serait donc un sport libertaire, accessible à tous.tes et qui remonterait aux origines de l’humanité ? 

La course à pied, caisse de résonance de certaines valeurs bourgeoises

L’évolution de la pratique de la course à pied peut être analysée en miroir des évolutions de valeurs de la société depuis l’après-guerre, que l’on pourrait structurer en deux ruptures majeures, selon le sociologue Olivier Bessy. 

La première rupture est celle du passage d’une représentation ascétique et laborieuse du coureur post seconde guerre Mondiale, que l’on retrouve par exemple dans les figures d’Emil Zatopek ou Alain Mimoun (32 fois champion de France de 5 000 et 10 000 m !), dont la pratique se résumait à endurer d’énormes charges d’entraînement sur des pistes d’athlétisme austères, participant d’une vision très dure de la pratique, à une nouvelle réalité que l’on pourrait qualifier de postmoderne, c’est à dire ancrée pleinement dans les valeurs de la société de consommation et des loisirs naissante dans les années 1970. Cette postmodernité, qui s’accompagne de la consécration de l’individualisme, se traduit dans la course à pied par la fin du cloisonnement de la course à pied dans l’enceinte de la piste, et la libéralisation de la pratique, qui s’empare alors des rues et des parcs comme nouveaux lieux de sport. Symbole de ce nouvel ancrage dans la société de consommation, les marques de sport commencent à voir la pratique du “running” comme un marché porteur, et les grandes compagnies comme Nike ou Adidas misent largement sur le succès de ce sport pour accroître leur chiffre d’affaires. 

Viens dans un second temps le passage de l’esprit de la postmodernité à celle de l’hypermodernité, sorte de version “boostée” de la période précédente, qui sacralise une forme d’illimitisme, d’excessivité et de surenchère des valeurs postmodernes, et qui se traduit dans la course à pied par une forme de “toujours plus”, qui s’incarne concrètement par une tendance à repousser toujours plus loins les objectifs chronométriques et de distance. Elle trouve aujourd’hui sa traduction la plus pure dans l’attrait particulier trouvé aux marathons et aux ultra trails, anciennement considérées comme des épreuves légendaires ou mythiques par leurs difficultés, et qui sont désormais normalisées, certains coureurs débutent ainsi aujourd’hui dans la course à pied en faisant directement un marathon (ce qui aurait été inimaginable il y a quelques années).  

Le sociologue marathonien Olivier Bessy, au cours d’un entretien croisé avec l’ethnographe Simon Lancelevé pour la revue sportEco, résume : 

“Cet engouement s’inscrit dans un processus historique qui date des années 1970 quand la course à pied se métamorphose en lien avec les valeurs de la postmodernité et la société des loisirs qui bouscule les codes culturels jusqu’alors en vigueur. La pratique s’émancipe de la FFA (Fédération Française d’Athlétisme), sort des stades, poursuit de nouvelles finalités, développe de nouvelles modalités (jogging, courses hors stades, courses de montagne, marathons) et s’incarne dans de nouveaux profils de coureurs ordinaires. Le processus se poursuit avec l’entrée dans l’hypermodernité au tournant des années 1990, dont le récit est basé sur la performance sans fin, la surenchère permanente et l’illimitisme dans une société de consommation.”


En allant plus loin dans l’analyse, on s’aperçoit que ces nouvelles valeurs de l’hypermodernité, que l’on retrouve dans la pratique de la course à pied, et notamment dans celle de l’ultra trail ou des marathons, correspond globalement aux aspirations des classes aisées et urbaines, disposant d’un haut capital culturel et économique, que l’on pourrait regrouper dans la “sous bourgeoisie”, la classe dont le but est de servir de courroie de transmission pour les intérêts de la classe bourgeoise (toujours selon l’article de Frustration Magazine mis en avant dans l’introduction). Ces classes aisées, sont beaucoup plus sensibles à cette culture de l’”exploit” qui permet d’être valorisé et reconnu, voire même “héroïsé”. Toujours selon Olivier Bessy :

“Si le jogging est largement diffusé socialement, le marathon et l’ultra-trail le sont beaucoup moins et pas qu’à cause du prix des dossards, mais en raison de l’imaginaire de la performance, de l’exploit, de la valorisation de soi qui les irrigue et pour lesquels les CSP + sont davantage attirés.”


On voit donc que certaines valeurs bourgeoises infusent dans la pratique de la course à pied. Par ailleurs, en mentionnant les prix des dossards, Olivier Bessy nous offre ici une transition toute trouvée vers un autre aspect problématique de ce sport : son prix.   


L’argent ne fait pas le bonheur, mais fait-il le runner ? 

C’est le moment de parler Cash : Peut-on vraiment considérer la course à pied comme un sport accessible au sens financier ? 

Trouver chaussure à son pied

Selon l’Observatoire du Running, le prix moyen d’une paire de chaussure pour un.e coureur.euse est passé de 109 à 142 euros entre 2019 et 2026. Ce prix est déjà très élevé, mais il faut bien noter qu’un.e coureur.euse confirmé.e (c’est à dire courant environ 3 à 4 fois par semaine pendant l’année) a besoin a minima de deux paires de chaussures par an pour protéger correctement ses pieds des chocs. On frise donc les 300 euros en moyenne à dépenser, rien que pour les chaussures ! Sans parler bien sûr des fameuses chaussures à plaque carbone, censées vous propulser plus vite que les autres et vous permettre de battre tous vos records, dont les prix dépassent facilement les 200 euros.

En parallèle, il faudra acheter du textile de sport : chaussettes, shorts, t-shirts, vestes, casquettes, lunettes de vitesse (42% des moins de 24 ans pratiquant la course à pied en possédaient en 2025 selon l’Observatoire du Running).

La guerre des dossards

De plus, la course à pied ne se pratique plus vraiment en soi, mais bien dans la recherche d’un objectif : celui de la participation à une course (du 5km à l’ultra trail, il y en a aujourd’hui pour tous les goûts). Dans cette optique, l’étape de l’achat d’un dossard est incontournable ; or avec l’explosion de leur demande, qui n’a pas été suivie d’une évolution de l’offre équivalente, on assiste à une montée globale de leur prix (les organisateurs des courses, “victimes de leur succès” en profitent aussi pour les gonfler artificiellement). A titre d’exemple, je viens de m’inscrire au semi-marathon de Nantes pour la modique somme de… 55 euros (!). On est loin du fameux indicateur bien connu des traileurs originels, celui du “prix au kilomètre”. Cet indicateur (certes, totalement arbitraire) nous explique qu’une course “vaut son prix” lorsqu’elle ne dépasse pas 1 euro par kilomètre (comprenez : le prix d’une course de 10 km ne devrait jamais dépasser les 10 euros, celui d’un semi-marathon les 21 euros…etc). On en est aujourd’hui à des années lumières. Par exemple, le prix d’entrée pour le 10km Adidas de Paris en 2026 était de…47 euros, soit 4,7 euros par kilomètre… Vous avez dit “sport accessible” ? 

Globalement, pour faire quelques courses dans l’année, il vous faudra donc débourser plusieurs centaines d’euros. 

Dépenser ses deniers pour capter ses données

Enfin, un.e coureur.euse qui se respecte doit s’acheter une montre GPS, afin de mieux traquer l’évolution de sa fréquence cardiaque, ses allures, mais aussi et surtout pour pouvoir exister aux yeux de la communauté de coureur.euses, en publiant ses sorties sur Strava (on en parle juste après) ! La fourchette de prix d’une montre GPS est extrêmement large, mais disons qu’il faut débourser au moins 150 euros pour une montre “premier prix” efficace et robuste, qui, pour le coup devrait pouvoir tenir au moins 5 ans. A noter que selon les fonctionnalités, on peut facilement dépasser les 500 euros pour ce genre d’appareil. 

Bien sûr, rien n’oblige à débourser autant pour débuter en course à pied, mais les puissantes campagnes marketing menées par les grandes marques du sport (Asics, Nike, Adidas, Hoka…) et leur cortège d’influenceurs réseaux (qui pourraient, à eux seuls faire l’objet d’un article entier, mais que j’ai décidé de ne pas traiter dans celui-ci) feront tout pour vous y convaincre, l’air de rien ! 

On peut donc arguer que la course à pied s’éloigne de l’image du sport accessible qui lui est aujourd’hui encore accolée. Il est évident que les personnes aisées y ont plus facilement accès, en tout cas dans la pratique qui en est la plus valorisée, c’est à dire celle avec les meilleurs équipements (qui allient performance et esthétisme) et l’accès aux courses les plus spectaculaires (les grandes courses urbaines utilisent comme argument de vente le passage devant leurs monuments les plus connus). 

Strava et la mise en compétition permanente 

A priori, l’aspect “compétition” dans la course à pied est plutôt marginal, puisque pour une majorité de coureur, l’objectif n’est pas vraiment de dépasser les autres, mais plutôt, soit de finir la course, soit de se “confronter” à soi-même en tentant d’améliorer son record sur telle ou telle distance (bien que la simple quête d’amélioration de ses chronos participe d’un rapport à la performance qu’il est intéressant de questionner). La mise en compétition dans la course à pied est donc un phénomène normalement cantonné aux coureur.euses confirmé.es, pratiquant l’athlétisme en club, ou ayant un assez bon niveau pour pouvoir jouer les premières places pendant les courses.

Cette perception de la pratique a pourtant été profondément modifiée avec l’arrivée de l’application Strava, qui a vu sa popularité exploser à partir de la fin des années 2010, et qui compte aujourd’hui plus de 180 millions d’utilisateurs dans le monde, et entre 3 et 4 millions en France.

Note : L’observatoire du Running estime à 13,2 millions le nombre de personnes en France ayant couru au moins une fois en 2025, dont 64% courant au moins une fois par semaine, c’est-à-dire 8,44 millions de coureur.euses régulier.ères en 2025. Dans l’hypothèse où c’est uniquement ce profil de coureur.euse qui est actif sur Strava, cela nous permet d’estimer qu’entre 35% et 47% des coureurs.euses régulier.ères sont sur Strava. 

Une estimation à prendre avec des pincettes mais dont on peut raisonnablement retenir qu’un gros tiers au moins des pratiquant.es régulier.ères de course à pied en France sont aujourd’hui sur l’application ! 


Le succès de Strava mise sur trois leviers : 

  1. La création d’une “communauté” de sportif.ves réunis sur l’application pour partager leur activité, mais aussi et surtout pour “s’encourager” en envoyant des “kudos” (l’équivalent des “likes” sur d’autres applications) ou en commentant les publications. 

  1. La mise en avant d’un nombre élevé de “datas” liées à la pratique sportive : fréquence cardiaque, allure, cadence (nombre de pas par minute), dénivelé positif, charge d’entraînement… mais aussi toute une panoplie de recommandations boostées à l’IA pour les abonnés “premium”.

  1. Une gamification très avancée (c’est-à-dire un procédé visant à rendre ludique un produit ou un service) basée sur la compétition entre ses membres. Strava permet en effet de se confronter à des millions d’utilisateurs dans le monde sur un segment de route en particulier, et d’apparaître dans le classement des meilleures performances (si vous êtes n°1 d’un segment, vous détenez alors le “KOM”, pour King of Mountain, représenté par une couronne dans votre armoire à trophée, si vous êtes dans le top 10, vous détenez un trophée sur lequel est inscrit votre classement de 2 à 10). Vous pouvez aussi être nommé “Local Legend” lorsque vous avez couru le plus grand nombre de fois sur un même segment sur les 3 derniers mois ( représenté par une couronne de lauriers dans votre armoire à trophées). Comme il existe des millions de segments à travers le monde, tout le monde peut espérer obtenir un trophée. 

Aujourd’hui, il se fait de plus en plus rare de croiser des pratiquants qui osent se défaire de leur montre connectée ou de leur téléphone pour aller faire un footing, puisque cela rendrait impossible de poster sur Strava. Cette dépendance à l’application est profondément ancrée dans le comportement des coureur.euses (mais aussi des cyclistes et des triathlètes notamment), tant et si bien qu’aujourd’hui, la communauté running considère que “si ça n’est pas sur Strava, c’est que ça n’existe pas” pour reprendre une expression largement répandue. 

Mais alors, en quoi l’utilisation massive de Strava en France a-t-elle modifié la façon de pratiquer la course à pied ? Globalement, elle vient positionner au centre de la pratique une compétition et une comparaison permanente avec les autres utilisateurs, créant une nécessité de devoir toujours plus courir, et de plus en plus rapidement, de manière à “exister” aux yeux de la communauté. En cela, Strava, semble illustrer une nouvelle fois ce qui a déjà été évoqué précédemment, c’est-à-dire une évolution de la pratique de la course à pied qui s’effectue en miroir de l’évolution de la société actuelle (recherche de  performance, hypercompétition, ilimitisme…), plaçant au coeur de la pratique certaines valeurs bourgeoises et capitalistes (qui étaient jusqu’à présent marginales). 

Ultra trail, ultra bourgeois ? 

Le trail, comprendre, la course en montagne ou sur terrain accidenté, et surtout l’ultra trail dans sa version longue (course de plus de 100km) incarnent un exemple paradigmatique des logiques néolibérales et d’embourgeoisement qui s’appliquent à ce sport. Il y a une dizaine d’années, presque personne ne connaissait cette pratique lointaine, réservée aux montagnards ou à quelques marginaux. Aujourd’hui, cette discipline est en plein essor, comme en témoigne la hausse globale de demandes de dossards pour les courses (l’Observatoire du Running nous indique une multiplication par trois du nombre de participants ayant fini une course trail entre 2015 et 2025). 

Problème, l’augmentation du nombre de dossards et donc de participants est loin d’être un synonyme d’une démocratisation du sport à toutes les classes sociales. Globalement, les pratiquants sont en effet issus des classes bourgeoises, et plus précisément, d’une population urbaine aisée, et appartenant aux CSP+. On est donc loin d’un sport populaire ! 

Pour reprendre l’argumentaire du sociologue Olivier Bessy que nous avons déjà cité plus haut, le succès du trail, et surtout de l’ultra trail parmi les catégories les plus aisées, s’analyse par une phénomène d’héroïsation de chaque participant, par lequel le seul fait de finir la course confère une forme de reconnaissance et de valorisation, et vient valider une discipline et une assiduité qui colle parfaitement à ce que recherchent cette population. 

Cette logique s’applique à d’autres types d’efforts, comme les triathlons XXL (1,8km de nage, 180km de vélo et 42km de course à pied). Ces deux disciplines (l’ultra trail et les triathlons XXL) sont aujourd’hui totalement intégrés à des logiques capitalistes, dont l’expression la plus pure est l’existence de deux entreprises détenant un quasi monopole sur les deux sports : La marque UTMB (pour Ultra Trail du Mont Blanc), pour l’ultra trail, et Iron Man pour les triathlons XXL. Ce phénomène de monopole est aussi en partie responsable de l’inflation des prix des dossards, perpétuant le sentiment que ce genre de course n’est pas accessible à tout le monde. 


Conclusion : La victoire du Bourgeoisie Running Club ?   

La course à pied, nous l’avons vu, est un sport qui résonne avec certaines valeurs bourgeoises et capitalistes – culte de la performance, compétition, discipline – exacerbées par l’émergence de Strava et le succès des courses les plus “difficiles” comme les ultra trails,  ce qui permet d’expliquer, pourquoi tant d’hommes politiques de droite (comme David Lisnard ou Emmanuel Macron) utilisent la course à pied dans leur communication. Pour accéder à cette pratique, il faut également dépasser une barrière à l’entrée, et non des moindres, le prix des équipements et des dossards, qui opère une discrimination quant à la “bonne façon” de pratiquer la course à pied (c’est à dire avec des chaussures performantes, des habits esthétiques, et en participant à des courses urbaines dont les prix dépassent aujourd’hui l’entendement). 

Les éléments cités dans cet article semblent converger vers l’idée que, à défaut d’être un sport de bourgeois dans sa globalité, la course à pied est infusée de ses valeurs, et s’éloigne de l’imaginaire commun du sport “accessible à toutes et tous”. 

Pour nuancer le propos, notons que la course à pied est aussi un sport susceptible de transmettre d’autres valeurs : celles de la solidarité pendant les entraînements, de la joie du sport en collectif ou de l’évasion permise par un footing à la campagne. Celles-ci existent, certes, mais sont loin d’être autant mises en avant que celles que nous avons développées dans cet article. 

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