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De quoi la bourgeoisie est-elle le nom aujourd’hui ?

bourgeoisie : image du personnage principal du jeu monopoly

Sommaire

La notion de bourgeoisie est aujourd’hui tellement répandue, que l’on ne sait plus très bien si elle permet de désigner : 

  • Le multimilliardaire détenteur de plusieurs médias et exploitant des milliers de personnes à travers le monde
  • Le “bobo” (pour bourgeois bohème), habitant des centre villes qui achète en vrac et qui ne se déplace plus qu’en vélo cargo
  • Toute personne disposant d’un fort capital culturel (enseignant, avocat, journaliste)
  • Toute personne disposant d’un certain niveau de revenus

En réalité, le concept de bourgeoisie est fluctuant, et pourrait inclure les 4 persona que nous venons de décrire. 

Pour y voir plus clair, la bourgeoisie peut s’analyser via deux perspectives principales qui s’entrecroisent : 

  • Une perspective historique, dans laquelle le bourgeois est un “habitant du bourg” qui s’est enrichi par le commerce au début des sociétés féodales, puis dont l’importance n’a fait que s’accroître au fil des siècles. 
  • Une perspective sociologique, dans laquelle le terme bourgeois, largement développé par Marx au XIXè siècle, désigne toute personne qui détient un moyen de production. 

Dans cet article, nous partirons de ces deux angles pour affiner la compréhension du terme, avant de vous donner notre vision de ce à quoi il pourrait faire référence aujourd’hui. 

Petite histoire de la bourgeoisie en France

Retour dans un premier temps sur les origines de la bourgeoisie, qui sont à puiser au commencement des sociétés féodales.  

Le développement de la bourgeoisie au sein des sociétés féodales 

L’apparition du féodalisme

A la chute de l’empire romain, soit à la fin du Vème siècle, les sociétés occidentales passent d’un modèle centralisé autour de Rome, à un modèle de société radicalement différent : le système féodal

A cette époque caractérisée par un fort sentiment d’insécurité dû aux invasions germaniques et aux guerres incessantes, la population, principalement constituée de paysans, assure sa protection en passant des contrats de servage avec les quelques propriétaires terriens, en mesure de la leur assurer. 

En échange, les seigneurs prélèvent une grande partie de la production des paysans, ne leur laissant rarement plus que le strict minimum pour subsister. 

La bourgeoisie débute par la fixation des marchands et des artisans dans les villes 

A partir du Xème siècle, alors qu’un climat d’accalmie se diffuse en Occident, on voit naître un nouvel acteur crucial dans la formation de la bourgeoisie : Le marchand

Le marchand fait des va-et-vient réguliers entre les domaines seigneuriaux et les contrées lointaines, souvent en Orient, dans lesquelles il achète des épices, parfums, ou étoffes, et qu’il revend en faisant d’importantes plus-values. 

Peu à peu, certains marchands décident de s’installer dans les villes, le plus souvent proches des fleuves ou des mers pour y faire affaires. C’est avec l’installation massive de marchands, puis d’artisans, que se développent les villes italiennes de Venise, Milan, ou Gênes, puis françaises avec Marseille, Paris, Orléans. On observe aussi un réel essor des cités, où se rencontrent négociants lors de foires, comme à Provins, ou Troyes

La fixation de marchands et d’artisans au sein des villes, ainsi que la progressive industrialisation de l’artisanat (par exemple, le tissage réservé aux femmes sur leur temps libre, devient une activité à grande échelle faite par des hommes), concentre les richesses au sein de la ville, autrefois appelée bourg. 

C’est ainsi que l’on retrouve la première occurrence du mot bourgeois, qui signifie alors littéralement “habitant du bourg”, et qui désigne les marchands et artisans qui s’affranchissent des règles de servage entre seigneurs et paysans. 

A la fin du Moyen Âge, la bourgeoisie occupe un rôle majeur dans les villes

Au cours du XIIIè et XIVè siècle, les habitants des villes forment des communes pour s’affranchir du pouvoir seigneurial et privilégier un modèle démocratique à l’échelle de la ville. 

La direction de ces communes est en fait surtout attribuée aux grandes familles de marchands, représentant l’élite économique bourgeoise, et se dispensant de payer comme les autres certaines dépenses de fonctionnement en faisant reposer l’effort sur les plus pauvres. 

A la fin du Moyen Âge, on note la fin de l’unité communale et l’émergence de fortes tensions au sein des villes. En parallèle, le pouvoir royal est renforcé, et les bourgeois et grands bourgeois tendent à s’en rapprocher. 

En résumé, avant le XVè siècle, les bourgeois s’affranchissent du système féodal, tout en se rapprochant du roi et en se différenciant des classes pauvres sujettes au servage.


A partir du XVème siècle, la bourgeoisie s’enrichit grâce à l’accumulation primitive

C’est à partir de la découverte de l’Amérique (1492), et de la navigation autour de l’Afrique (1522) que la bourgeoisie s’enrichit considérablement

« Des serfs du moyen âge naquirent les bourgeois des premières agglomérations urbaines; de cette population municipale sortirent les premiers éléments de la bourgeoisie. La découverte de l’Amérique, la circumnavigation de l’Afrique offrirent à la bourgeoisie naissante un nouveau champ d’action.« 

Marx et Engels, Le manifeste du Parti Communiste

En effet, la découverte par Christophe Colomb des Antilles, puis des Amériques, et le pillage organisé qui en a découlé, a permis un enrichissement massif des marchands européens, tout en anéantissant des populations entières comme les Incas ou Mayas.

Exemple

Entre le début et la fin du XVIème siècle, la population indienne peuplant le Mexique passe de 25 millions à 1,5 millions d’habitants, décimée par la variole, maladie importée par les conquistadores.

Pour remplacer la main d’oeuvre américaine décimée, les européens mettent en place le commerce triangulaire, permettant d’asservir les populations africaines, puis de les faire travailler dans les plantations de coton ou de café en Amérique, avant de traverser l’Atlantique et d’écouler le fruit de l’esclavage en Europe. C’est grâce au commerce triangulaire que des villes comme Nantes ou Bordeaux ont notamment fait fortune, et en particulier les familles bourgeoises commerçantes ou propriétaires de navires.

L’enrichissement est important chez les bourgeois et grands bourgeois, qui sont alors les gagnants de ces nouveaux échanges commerciaux, et aspirent au XVI et XVIIè siècle à obtenir le rang de noble. Ce fut le cas pour les bourgeois les plus fortunés , qui purent acheter leur rang. Ce ne fut pas le cas de la majorité de la bourgeoisie marchande. 

La révolution française, puis les débuts du capitalisme renforcent l’influence de la bourgeoisie

A la fin du XVIIIème siècle, en France, la révolution française marque la victoire définitive de la bourgeoisie sur la noblesse, et consacre sa place dominante dans la société. 

Puis au cœur du XIXème siècle, avec les deux révolutions industrielles et le développement du capitalisme dans les sociétés occidentales, le bourgeois n’a plus grand chose en commun avec un simple “habitant des bourgs”, et se définit alors selon Marx comme celui ou celle détenant les moyens de production au sein du capitalisme, et qui, en tant que collectif, forme la bourgeoisie. 

La bourgeoisie selon Marx : Celles et ceux qui détiennent les moyens de production

Karl Marx, éminent philosophe et sociologue du XIXème siècle, dans sa théorie du matérialisme historique, insiste sur l’émergence d’un nouveau rapport de force au XIXème siècle. Il s’effectue à la suite du passage du féodalisme dans lequel les classes paysannes sont opprimées par la noblesse et les seigneurs, au capitalisme, dans lequel c’est la bourgeoisie qui domine les classes pauvres et travailleuses, regroupées en prolétariat

Au sens de Marx, la bourgeoisie est une classe constituée de bourgeois qui détiennent les moyens de production, et qui exploitent le reste de la population. Cette masse précarisée est contrainte de travailler pour un propriétaire qui s’accapare alors ses productions en échange d’un mince revenu qui lui permet à peine de subsister.

La bourgeoisie est ainsi la classe sociale dominante à partir du XIXè siècle. Selon Marx tout l’oppose au prolétariat : 

BourgeoisieProlétariat
Possède les moyens de productionDépourvu de moyens de production
Cherche l’accumulation du capitalDoit vendre sa force de travail
Vise la maximisation du profitVise la stabilité matérielle
Se renforce par l’investissementS’organise autour du salaire
Intérêts opposés à ceux des salariésIntérêts opposés à ceux des propriétaires

Tableau tiré de economie-politique.org

La bourgeoisie, quelle signification en 2026 ? 

Aujourd’hui, la bourgeoisie peut être définie comme une classe sociale minoritaire, mais dominante, qui se caractérise par une double conscience de classe “en soi” et “pour soi”. 

La bourgeoisie, au sommet des classes sociales en France

Il existe différentes façons de considérer l’organisation sociale et les classes qui la composent, ainsi que la place de la bourgeoisie au sein de celle-ci. 

Dans cette partie, nous nous appuyons sur l’analyse de Frustration magazine qui nous semble la plus pertinente pour présenter les classes sociales en 2026. 

Frustration magazine est un média web et imprimé indépendant traitant principalement des violences de classes et des luttes sociales, porté notamment par Nicolas Framont


Dans la société française, on distingue : 

  • La bourgeoisie (1 à 5% de la population)
  • La sous bourgeoisie (10 à 15% de la population)
  • Les classes laborieuses (80 – 90% de la population)

La bourgeoisie (1 à 5% de la population)

En haut de la pyramide sociale française, on retrouve la bourgeoisie. Cette classe sociale est constituée de tous ceux qui détiennent des moyens de production, et de leur famille. Elle cumule direction du travail via les entreprises, mais aussi direction de l’Etat et direction des médias (ça fait beaucoup là, non ?). 

Cette classe bourgeoise se distingue des deux autres par son mode de vie : vacances dans de luxueuses stations balnéaires ou stations de ski, fréquentation de lieux de sociabilisation prisés, et lieux de vie dans les quartiers les plus huppés (la villa Montmorency au sein du XVIè arrondissement de Paris en est un parfait exemple). 

Notons, que la bourgeoisie est la classe sociale la plus fragmentée d’un point de vue économique : l’écart de revenu entre un multimilliardaire et un chef d’entreprise par exemple étant bien plus élevé qu’entre n’importe quel autre membre de la sous bourgeoisie ou des classes laborieuses

Pour finir, voici quelques fonctions “types” qui composent la bourgeoisie : 

  • Hauts fonctionnaires sortant tout droit de l’INSP (ex ENA), de Polytechnique ou des “grandes” écoles de commerce parisiennes qui occupent des postes de décisionnaires
  • Directeurs d’administrations 
  • Chefs d’entreprises (de préférence de plusieurs centaine de salariés au moins)

En bref, il s’agit globalement de l’électorat de Macron !

La sous bourgeoisie (10 à 15% de la population)

La sous bourgeoisie (que Marx appelle “petite bourgeoisie”, par opposition à la “grande bourgeoisie”), est la courroie de transmission entre la classe dominante (bourgeoisie) et la classe dominée (classes laborieuses, ou prolétariat selon Marx). 

Cette classe intermédiaire se différencie de la bourgeoisie en tant qu’elle ne détient pas (ou peu) de moyens de production. Malgré cela, ses membres disposent de revenus bien supérieurs au salaire médian, et sont intégrés socialement et professionnellement. Ils mènent une vie jugée confortable et leurs pratiques et habitudes de consommation les distinguent de la classe laborieuse. 

Remarque

A noter qu’en 2022,  80% des députés de l’Assemblé Nationale appartiennent à la bourgeoisie et la sous bourgeoisie, alors que ces deux classes ne représentent que 10 à 20% de la population

Les sous bourgeois servent généralement les intérêts des bourgeois par les fonctions qu’ils occupent, dans le but, notamment, de maximiser les profits des actionnaires (et donc des bourgeois) au sein d’une entreprise. Mais elle est aussi constituée d’une “élite culturelle”, constituée d’éditorialistes, de grands journalistes ou d’artistes qui prennent partie pour l’élite bourgeoise en diffusant des idées néolibérales. 

Ainsi, cette classe englobe aussi bien le directeur financier ou RH d’une grande entreprise, que l’éditorialiste de Cnews ou BFM TV. Elle englobe aussi les médecins, magistrats, ou encore avocats, dont les revenus élevés ne permettent pas de les inclure dans la classe laborieuse. 

Les classes laborieuses (80 à 90% de la population)

A ce stade, c’est simple : les classes laborieuses constituent tout le reste de la population. 

C’est cette classe qui crée l’essentiel de la richesse en France, dont la quasi-totalité est captée par la bourgeoisie. Elle dispose d’un niveau de vie plus modeste que les deux classes précédentes, mais tous ses membres ne sont pas pauvres. 

On y trouve des ouvriers (environ 20% de la population active), des employés (environ 26% de la population active), mais aussi une partie des cadres et des professionnels qualifiés, qui, de fait, tirent leur revenu de leur travail, et sont de plus en plus précarisés

Le terme de classe laborieuse est préféré à celui de classe populaire, car il est plus englobant, et permet d’insister sur la nécessité de travailler qui unit cette classe. 


La bourgeoisie : une classe “en soi” et “pour soi”

En s’appuyant sur un extrait de Sociologie de la bourgeoisie de Michel et Monique Pinçon-Charlot, on comprend que la bourgeoisie se caractérise par une forte conscience de classe. 

Les deux sociologues nous montrent d’abord que la bourgeoisie constitue une classe “en soi” par la place dominante qu’elle occupe dans les rapports de production qui lui permet de continuellement s’enrichir par le fruit de l’exploitation d’autrui, en prélevant la plus-value. On en revient alors à la définition de Marx de la bourgeoisie. 

La bourgeoisie est aussi une classe “pour soi”, par son intention de continuellement se réaliser en tant que groupe social. Cela passe par l’instruction aux plus jeunes générations des habitudes de consommation et de l’”ethos bourgeois« . Le but est alors de préserver sa place dominante au sein de la société. 

“Fondée sur la richesse matérielle, la bourgeoisie atteint le statut de classe pleine et entière, selon les critères marxistes, par cet effort constant pour se réaliser en tant que groupe social. La bourgeoisie existe ainsi en soi, par sa place dans les rapports de production, mais aussi pour soi, par la mobilisation qu’elle manifeste dans son existence quotidienne en vue de préserver et de transmettre cette position dominante.”

Michel et Monique Pinçon Charlot, Sociologie de la bourgeoisie


En résumé 

La bourgeoisie est donc le nom d’une classe qui s’est progressivement enrichie au cours de l’histoire. Au XIXè siècle, elle s’affirme en tant que classe dominante au sein d’un modèle capitaliste dans lequel elle s’accapare les moyens de production et bénéficie des richesses créées par la masse prolétarisée. 

Aujourd’hui, la bourgeoisie représente une infime partie de la population en France, et profite de l’aide de la sous bourgeoisie pour imposer un rapport de force déséquilibré à la classe laborieuse, qui englobe la majorité de la population. 

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