La concentration des médias s’accélère en France. Ce phénomène qui consiste en l’accaparement par une poignée de multimilliardaires de la quasi totalité des médias, est globalement connu et dénoncé dans le secteur audiovisuel, mais l’est plus rarement dans celui de l’édition.
Cette concentration est pourtant éminemment problématique en tant qu’il existe un risque que les propriétaires des grands groupes de l’édition fassent infuser leur idéologie politique, généralement néolibérale et de droite dans les livres qu’ils mettent en avant, participant ainsi à faire avancer les idées qu’ils défendent dans l’opinion publique dans une logique de bataille culturelle. Elle nuit ainsi grandement à la diversité et au pluralisme des opinions.
Les maisons d’éditions indépendantes offrent une forme de résistance à ces grands groupes de l’édition (Hachette, Editis, Media Participations, Madrigall…) en dénichant les jeunes pépites littéraires, mais aussi en investissant les sujets contemporains délaissés par les grands groupes, comme le féminisme, les luttes décoloniales, l’écologie, ou la critique sociale.
Dans cet article, nous vous proposons de découvrir certaines de ces maisons d’édition indépendantes qui constituent, malgré leurs difficultés économiques et leur manque de visibilité, un rempart face à la concentration éditoriale.
Avant-propos : qu’est-ce qu’une maison d’édition indépendante ?
Dans le secteur du livre, le positionnement d’une maison d’édition est autant idéologique que marketing. Se revendiquer comme une maison d’édition indépendante recouvre une conception assez large, que Sophie Noël, dans L’édition indépendante critique. Engagements politiques et intellectuels divise en deux types : l’indépendance économique et financière, et l’indépendance politique.
L’indépendance économique et financière indique qu’une entreprise d’édition indépendante dispose de la majorité de son capital, et qu’elle n’a pas à se référer à une entreprise mère pour prendre des décisions. Cette notion se prolonge avec la diffusion et la distribution, qui doivent aussi être indépendantes économiquement.
L’indépendance politique se réfère à la notion d’engagement. Il s’agit d’une conception plus symbolique, dans laquelle les maisons d’édition indépendantes défendent un certain socle de valeurs progressistes, voire un projet de société. On parle alors d’édition indépendante critique.
En réalité, il n’existe pas de définition figée en ce qui concerne les maisons d’édition indépendantes, hormis celle fournie par la Fédération des Editeurs Indépendants (FEDEI) qui propose quatre qualités indissociables de l’édition indépendante (publier uniquement à compte d’éditeur, publier sans contrôle, direct ou indirect, n’avoir aucune partie liée à un groupe d’édition ou financier, et ne pas excéder un chiffre d’affaires annuel de 10 millions d’euros), qui ne fait pas l’unanimité auprès des éditeurs.
Rapide état des lieux du secteur de l’édition en France
La domination (presque) sans partage des grands groupes de l’édition
Les chiffres de 2025 de la concentration dans le milieu de l’édition sont édifiants :
- 75% du chiffre d’affaire du secteur est réalisé par 5 groupes d’édition
- Ce chiffre monte à 87% pour les 10 plus grandes entreprises du milieu.
Ces groupes d’édition englobent généralement plusieurs maisons :
- Hachette détient Fayard, Stock, Grasset, Larousse
- Editis détient La Découverte, Delcourt, Robert Laffont, Nathan
- Media Participations détient Seuil, Fleurus et Dargaud
- Madrigall détient Gallimard, Flammarion et Folio
Ils sont détenus par des milliardaires parfois également propriétaires de médias audiovisuels. Dans ce cadre là, Vincent Bolloré fait office d’exemple parfait, puisqu’il dispose à la fois :
- De plusieurs chaînes de télévisions, avec le groupe Canal qui détient les chaînes Canal +, mais aussi C8 et CNews
- De plusieurs chaînes de radio, avec Europe 1 et Europe 2
- D’un grand groupe d’édition avec Hachette, qui englobe Fayard, Stock, Grasset et Larousse.
D’autres milliardaires ne sont pas en reste, comme Daniel Kretinsky, homme d’affaire tchèque, actionnaire du Monde et de Marianne, également détenteur du groupe Editis (La Découverte, Delcourt, Robert Laffont, Nathan) racheté en 2023 à…Vivendi, société détenue par Vincent Bolloré.
Notons par ailleurs que les grands magnats de l’édition contrôlent aussi le secteur de la distribution. Par exemple, Bolloré détient les magasins Relay, ces kiosques présents dans plus de 350 gares, aéroports et métro en France, qui se muent progressivement en vitrine de l’extrême droite en mettant en avant des magazines et livres conservateurs et réactionnaires (Le JD news, Valeurs Actuelles, Paris Match pour les magazines, et les livres de Bardella, Zemmour ou De Villiers). Daniel Kretinsky est quant à lui engagé dans une procédure de rachat du groupe Fnac-Darty, premier libraire de France.
Tout cela est problématique, quand on sait par exemple que Vincent Bolloré souhaite aider l’extrême droite à arriver au pouvoir en France en se servant de ses médias pour véhiculer ses idées réactionnaires et les imposer dans le débat public.
Pour bien visualiser cette concentration dans le secteur de l’édition, les éditions Agone, en collaboration avec Le Vent se lève et Le Monde Diplomatique, ont publié en 2025 la deuxième version de leur carte : Edition Française, qui possède quoi ?.

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Face aux grands groupes, les maisons d’édition indépendantes sont en difficulté et demeurent indispensables
Les maisons d’édition indépendantes ont fort à faire pour se démarquer de la concurrence imposée par les grands groupes, avec lesquels elles ne jouent pas à armes égales face à la surproduction et la best-sellerisation du marché du livre.
En 2024, 36 000 nouveaux livres ont été publiés. Cette forte production n’est pourtant pas un gage de variété dans les propositions littéraires. En effet, selon une étude de l’Observatoire de la librairie en 2022, 77% des ventes en valeur correspondent à seulement 11% des références.
Cet écart entre le nombre de nouveaux livres publiés et la proportion importante des ventes que s’accaparent 11% d’entre eux s’explique par une stratégie de surproduction. Elle bénéficie aux grands groupes de l’édition qui ont les moyens d’éditer plusieurs dizaine de livres en espérant qu’un seul aura un succès national ou mondial, ce qui permettrait de rembourser les investissements placés dans les auteurs qui n’auront pas fonctionné. Ce modèle économique est intenable pour les maisons d’édition indépendantes, composées en moyenne de 2 salariés, et dépendantes d’aides publiques pour survivre (dans des conditions précaires – la moitié des éditeurs perçoivent moins de 15 000 euros de salaire par an selon une étude Axiales de 2023).
Le rôle des maisons d’édition indépendantes est pourtant clé pour faire émerger de nouveaux auteurs, à contre-courant du phénomène de best-sellerisation, autre stratégie suivie par les grands groupes, qui consiste à reproduire les types de livres qui fonctionnent bien d’en l’optique d’en faire des best-sellers ou de gagner des prix littéraires à forte portée symbolique, et synonymes d’importantes retombées économiques.
Tout cela nuit irrémédiablement à la bibliodiversité, c’est-à-dire à la diversité des propositions littéraires, qu’il s’agisse de romans, bande dessinées, ou encore d’essais en mesure de proposer des visions du monde différentes.
5 maisons d’édition indépendantes à suivre en 2026
Vous trouverez ci dessous une sélection de 5 maisons d’éditions indépendantes qui ne sont pas détenues par des milliardaires ou des grands groupes.
A noter que cette liste est loin d’être exhaustive, le but étant ici de vous proposer une porte d’entrée vers l’édition indépendante (notre liste vous propose ainsi cinq maisons d’édition dites “critiques” plutôt tournées sur les essais que sur la bande dessinée par exemple, mais en cherchant un peu vous trouverez forcément une maison d’édition qui conviendra à votre genre favori !).
1. Libertalia
- Date de création : 2007
- Ligne éditoriale : Maison d’édition critique d’expression libertaire
- Nombres de livres édités par an : Une vingtaine
- Localisation : Montreuil
Libertalia est une maison d’édition indépendante d’expression libertaire fondée en 2007, qui édite ou réédite à la fois des romans (dont des auteurs comme Jack London ou George Orwell), des essais politiques, de sciences humaines, et même des jeux de société (les jeux de société Antifa et Fachorama conçus par le collectif La Horde).
La maison a ouvert en 2018 une librairie à Montreuil qui comporte plus de 12 000 livres, mettant en avant les livres qu’elle édite, mais aussi ceux d’autres maisons d’éditions indépendantes comme Agone, Amsterdam ou Nada. Elle est aussi associée à la libraire La Maison des Métallos, qui met en avant une grande partie des livres édités par Libertalia dans le 11 arrondissement de Paris.
Parmi les collections éditées, citons par exemple les “10 questions sur…”, qui proposent d’expliquer des concepts politiques ou sociétaux en donnant la parole à des experts. On y retrouve par exemple, 10 questions sur l’antifascisme (disponible en accès libre), 10 questions sur l’anarchisme, ou encore 10 questions sur le féminisme.
2. Les liens qui libèrent
- Date de création : 2009
- Ligne éditoriale : Editions de livres de sciences humaines, engagée à gauche
- Nombres de livres édités par an : Plusieurs dizaines de livres par an
- Localisation : Paris (5ème arrondissement)
Les liens qui libèrent est une maison d’édition rattachée à Actes Sud (elle-même maison d’édition indépendante) fondée en 2009 par Henri Trubert et Sophie Marinopoulos. Le nom, trouvé par l’économiste Bernard Maris, incarne leur ligne directrice, qui consiste à ”interroger la question de la crise des liens dans nos sociétés occidentales.” selon Henri Trubert.
Pour répondre à cette mission, la maison édite des essais dans les domaines de l’économie, la politique, les sciences, ou encore la psychologie. Elle a, par exemple, publié des ouvrages du prix Nobel d’économie Joseph Sitglitz (avec Le prix de l’inégalité), de l’anthropologue américain David Graeber (auteur de Bullshit Jobs) ou encore du philosophe Frédéric Lordon (La Malfaçon, monnaie européenne et souveraineté économique).
Plus récemment, la maison d’édition s’est illustrée par un partenariat avec Frustration Magazine, média de critique sociale et de la bourgeoisie, en éditant, le livre Saint Luigi de Nicolas Framont, et Bourgeois Gaze de Rob Grams, ainsi que leurs magazines à publication annuelle.
3. Actes Sud
- Date de création : 1978
- Ligne éditoriale : Maison généraliste, littéraire et politique, fédère autour d’un “archipel de maisons d’éditions indépendantes”
- Nombres de livres édités par an : Chiffre inconnu, vraisemblablement autour d’une centaine par an
- Localisation : Arles
Actes Sud est une maison d’édition indépendante fondée en 1978 par Hubert Nyssen, et qui dispose aujourd’hui d’une envergure internationale, notamment grâce à la mise en avant de nombreux textes de littérature étrangère qu’elle publie dans 65 domaines linguistiques.
Parmi les auteurs édités, on dénombre pléthore de Prix Goncourt (Comme Nicolas Mathieu, Eric Vuillard, ou Laurent Gaudé), mais aussi de prix Nobel (Svante Pääbo, Joseph Stiglitz).
Actes Sud est une maison d’édition diversifiée, qui propose une collection jeunesse “Actes Sud Junior” ou encore une collection “Actes Noirs” qui édite des romans noirs, dont la trilogie Millenium de Stieg Larsson, véritable succès planétaire. Elle développe également une collection centrée sur l’édition “Nature” avec les collections “Domaine du possible”et “Mondes Sauvages”.
Au fil du temps, Actes Sud s’est muée en catalyseur de l’édition indépendante en France, en permettant à d’autres maisons d’éditions indépendantes de rejoindre “l’Archipel Actes Sud”. Elle rassemble ainsi des maisons comme Rivages, Cambourakis, Les Liens qui libèrent, Payot ou encore Hélium, tout en leur garantissant une indépendance dans leur ligne éditoriale.
Actes Sud : pas si indépendante que cela ?
Le fonctionnement en archipel d’Actes Sud rappelle quelque peu celui des grandes maisons d’éditions détenues par les milliardaires, ce qui pourrait l’inscrire dans la même dynamique de concentration, comme le dénonce Thierry Discepolo, auteur de La Trahison des éditeurs et fondateur de la revue Agone.
Ce discours complète celui que développe Julien Lefort-Favreau dans son ouvrage : Le Luxe de L’indépendance, qui évoque deux façons d’envisager l’édition indépendante, avec d’un côté un “pôle avant gardiste” qui viserait à “transformer le monde”, comme peuvent l’être les éditions La Fabrique, et de l’autre, un pôle “contre-hégémonique” qui viserait à “remplacer le “centre”, et qui répondrait aux mêmes logiques de croissance par rachat successif de maisons d’éditions.
Julien Lefort-Favreau ajoute : “Actes Sud prouve que l’indépendance est une donnée de base dans l’établissement d’une entreprise éditoriale, une désignation qui reflète avant tout la position de départ d’un éditeur, plus que sa trajectoire complète”.
4. Editions Amsterdam
- Date de création : 2003
- Ligne éditoriale : maison spécialisée en sciences humaines, philosophie et sciences sociales
- Nombres de livres édités par an : plusieurs dizaine par an
- Localisation : Paris (14ème arrondissement)
Les éditions Amsterdam se caractérisent par leur attrait pour les questions politiques, philosophiques et sociales peu présentes dans le débat public, et ont permis de rendre accessible au grand public les théories liées aux cultural studies, aux gender studies et aux études postcoloniales, en traduisant bon nombre d’ouvrages de l’anglais vers le français.
Aujourd’hui, Amsterdam compte plus de 300 ouvrages édités, dont un tiers de traduction.
5. La Fabrique
- Date de création : 1992
- Ligne éditoriale : Publication d’essais engagés politiquement, de penseuses et penseurs allant du marxisme à l’anarchisme.
- Nombres de livres édités par an : Plusieurs dizaines de livres par an
- Paris (20 ème arrondissement)
Les éditions La Fabrique ont été créées en 1992 par le chirurgien Eric Hazan. Il s’agit d’une maison qui édite exclusivement des essais, et qui s’est notamment illustré pour en avoir édité un grand nombre sur le conflit israélo-palestinien, ainsi que des ouvrages du Comité Invisible.
Conclusion : Soutenir les maisons d’édition indépendantes : une nécessité face à la concentration éditoriale
L’indépendance de l’édition, tout comme celle des médias au sens large, est clairement menacée. Face à cette dynamique, soutenir les maisons d’éditions indépendantes relève d’un acte politique et de contestation, et permet, très concrètement, à ces maisons d’éditions qui comptent généralement une poignée de salariés, de survivre.
En plus des maisons d’éditions indépendantes citées dans cet article, en voici quelques unes que nous vous laissons découvrir par vous même :
- Les Editions de la Lanterne, maison d’édition de romans et d’essais, basée à Lyon
- Cambourakis, maison d’édition de bande dessinée, de littérature, de jeunesse et de sciences humaines
- Anamosa, fondée en 2016, a pour but d’”explorer les questions politiques, sociales et culturelles qui traversent notre époque” à travers l’édition d’essais croisant la recherche et le débat citoyen
- 369 Editions, publie des “manuels qui décrivent des alternatives politiques et des essais qui déclinent l’enquête sous toutes ses formes”


