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La bataille culturelle penche-t-elle vraiment en faveur de l’extrême droite ?

bataille culturelle : titre et image de Gramsci

Sommaire

Le concept de bataille culturelle est entré depuis les années 1960 dans le vocable de l’extrême droite. Il s’appuie sur une compréhension partielle de ce que Antonio Gramsci, penseur communiste italien, avait conceptualisé dans ses célèbres Cahiers de prison

Pour l’extrême droite, la diffusion d’idées au cœur du débat public est un préalable à l’accession au pouvoir. La bataille culturelle met en confrontation les valeurs de l’extrême droite (anti-féminisme, souverainisme, rhétorique anti-immigration…), avec celles opposées, incarnées par les courants progressistes. 

Les médias (télévision, radio, presse, digitaux) jouent un rôle prépondérant dans ladite bataille en tant que canal de diffusion d’idées. 

Dans cet article, nous reviendrons sur la genèse de la notion de bataille culturelle et de sa réappropriation par l’extrême droite. Ensuite, nous verrons comment les opposants à l’extrême droite et ses idées s’organisent pour entrer à leur tour dans la guerre des idées. 

C’est quoi la bataille culturelle ? 

Pour revenir aux origines de la bataille culturelle, nous ferons dans un premier temps un passage dans les geôles fascistes italiennes des années 1930 où fût enfermé Antonio Gramsci, qui a fait naître ce concept. 

Quelques décennies plus tard, nous nous intéresserons au basculement de ce terme, repris par l’extrême droite à partir de la fin des années 1960. 

Antonio Gramsci et le concept d’hégémonie culturelle

Gramsci est un intellectuel marxiste emprisonné par Mussolini à partir de 1926 jusqu’à sa mort. Pendant ses 11 ans de prison, il travaille notamment à développer son concept d’hégémonie culturelle, plus tard détourné en bataille culturelle par l’extrême droite. 

Un constat d’échec des révolutions communistes dans les pays industriels

Le concept d’hégémonie culturelle part du constat d’échec que fait Gramsci de certaines prédictions de Karl Marx, maître à penser du communisme.

Selon Marx, la croissance effrénée du capitalisme, accompagnée de ses crises structurelles, et de l’augmentation continue du nombre d’ouvriers prolétarisés, devrait conduire à l’émergence d’une conscience de classe ouvrière qui aboutirait à des révolutions au cours desquelles les ouvriers prendraient l’avantage sur les bourgeois. Les révolutionnaires, arrivés au pouvoir, pourraient ensuite mettre en place la fameuse dictature du prolétariat de façon temporaire afin de transitionner vers le socialisme

Antonio Gramsci remarque que les prédictions de Marx ne se vérifient pas, même dans les pays les plus industrialisés de l’époque. 

Pour expliquer cet échec, il remet en cause la théorie du matérialisme historique de Marx, qui stipule que l’infrastructure (composée des forces de production et des rapports de production) finit toujours par influencer la superstructure (composée de tout ce qui n’a pas de rapport avec la production, et notamment les “idées” comme la politique, la philosophie, mais aussi l’Etat). 

Gramsci estime que Marx sous-estime l’influence de la superstructure sur l’infrastructure. Cette influence se traduisant par la diffusion d’idées au sein des masses prolétaires, empêchant de créer une conscience de classe. 

Cette hégémonie culturelle de la superstructure qui se diffuse à l’époque via l’école obligatoire et la culture populaire, fait émerger au sein du prolétariat un attachement aux valeurs bourgeoises de consumérisme, de compétition ou de nationalisme, en contradiction avec une possible émergence de conscience de soi ouvrière. 

Guerre de position et guerre de mouvement

Face à l’échec constaté du déterminisme économique (le capitalisme est voué aux crises, et sera in fine son propre fossoyeur car c’est lui qui permettra l’émergence d’une conscience de classe, condition de la révolution), Gramsci théorise la notion de bataille culturelle (ou guerre culturelle). 

Il y distingue deux étapes : la guerre de position et la guerre de mouvement

La guerre de position consiste pour les socialistes à faire passer leurs idées au sein de l’espace médiatique, les organisations de masse et les institutions éducatives afin de construire et consolider la conscience de classe des ouvriers, en contredisant les valeurs bourgeoises prétendument normales qui ont traditionnellement beaucoup plus d’espace dans les médias. 

Le but est d’accroître la caisse de résonance des idées communistes afin de rallier à leur cause un maximum d’opprimés, et de constituer un “bloc historique”, expression empruntée à Georges Sorel, à même de s’engager dans la guerre de mouvement

La guerre de mouvement est donc la suite logique de la guerre de position : une fois le “bloc historique” constitué et rallié à la cause communiste, les conditions sont réunies pour qu’une insurrection contre l’Etat bourgeois et capitaliste soutenue par la masse des prolétaires ait lieu et soit couronnée de succès.  

Extrême droite et bataille culturelle

La nouvelle droite, se réapproprie la bataille culturelle

La bataille culturelle n’a a priori rien à voir avec une quelconque mouvance d’extrême droite, pourtant, à partir de la fin des années 1960, ce terme devient l’une des expressions préférées de ses partisans, bien qu’il ne soit (comme vous vous en doutez) plus utilisé pour désigner une stratégie pour faire advenir la révolution communiste. 

En 1969, le GRECE : Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne (think tank d’extrême droite), met en avant la nécessité pour la Nouvelle Droite de faire d’abord infuser les idées qu’ils défendent (identitaires, nationalistes et racistes) au sein de la société, avant de songer à gagner sur le terrain politique.

L’ambition est donc métapolitique (un mot pompeux, qui signifie la volonté de modifier le champ politique en tant que tel pour y faire de la politique).


Les membres de la nouvelle droite se sont ainsi inspirés de la vision gramsciste de bataille culturelle au sens stratégique, mais aucunement au sens idéologique. 

Ils se réclament alors d’eux même comme des « gramscistes de droite« . 

L’extrême droite impose ses sujets dans le débat public

C’est donc une stratégie avérée, l’extrême droite inonde sciemment le débat public de ses idées à des fins politiques, comme le revendique en 2018 Marion Maréchal Le Pen dans une interview donnée à Valeurs Actuelles. Et c’est encore plus vrai en 2026, où pour l’aider dans sa tâche, elle peut compter sur le soutien : 

  • Des médias financés par des milliardaires qui partagent le même bord politique qu’elle (Comme la chaîne Cnews, la radio Europe 1 et le journal Valeurs Actuelle, tous détenus par ce cher Vincent Bolloré)
  • Des influenceurs (comme Papacito ou le Raptor dissident)
  • Des philosophes (ou plutôt pseudo-philosophes comme Alain Finkielkraut ou Michel Onfray)
  • Des essayistes (comme Eric Naulleau ou Eric Zemmour). 
  • Etc. 

Ces personnalités et médias participent de la diffusion et de la mise en avant dans le débat public de certaines thématiques, suscitant à l’origine peu d’intérêt, et qui deviennent pourtant des sujets politiques considérés comme importants à traiter, et dont il faut absolument parler.

Voici quelques thématiques qui ont fait surface dans le débat public depuis quelques années grâce à la stratégie de l’extrême droite : 

  • L’avènement du wokisme comme danger civilisationnel 
  • La submersion migratoire et la crainte du grand remplacement 
  • La préférence nationale comme solution pour sauver la nation
  • Les théories climatosceptiques

Désormais, ces sujets sont abordés dans l’espace politique, et pas uniquement par les femmes et hommes politiques d’extrême droite. On le voit par exemple avec François Bayrou qui reprend à son compte le terme de submersion migratoire, ou encore le gouvernement macroniste qui dénonce une prétendue dérive wokiste à Science Po Paris en 2025. 

On voit bien que la stratégie de bataille culturelle fonctionne pour l’extrême droite dans la mesure où elle réussit à faire entrer dans la discussion les sujets qu’elle choisit. 

Est-ce suffisant pour parler d’hégémonie culturelle ou de victoire des idées de l’extrême droite ? Pas encore, car le camp d’en face prend aussi part à la bataille. 

Comment inverser le cours de la bataille culturelle ?

Dans la bataille culturelle qui se joue, l’extrême droite a donc pris de l’avance sur son adversaire désigné : la gauche progressiste. 

Examinons comment celle-ci se défend et contre-attaque, et avec quels moyens

La gauche dans la bataille culturelle : une lutte déséquilibrée ?

Les idées de gauche sont toujours bien présentes chez les Français : selon le baromètre Ifop 2024 : “Être de gauche aujourd’hui” 44% des Français se disent de gauche, contre 56% se disant de droite.


Pour faire face à ce tsunami idéologique de droite, le peuple de gauche se mobilise et diffuse aussi en masse ses idées, malgré une moindre résonance du fait de la plus faible portée de ses canaux de diffusion. 

Voici quelques exemples de personnalités ou de médias qui participent selon nous à ancrer la gauche au sein de la bataille culturelle

  • Clément Viktorovitch, streamer et youtuber
  • Camille Etienne, activiste climatique très présente sur Instagram
  • Nesrine Slaoui, autrice et journaliste
  • La Paduteam, youtubers communistes traitant de l’actualité politique
  • Bolchegeek, youtuber abordant la culture populaire
  • Nicolas Framont, sociologue, qui sur son compte instagram publie régulièrement du contenu d’actualité (en plus d’être co-rédacteur en chef de Frustration magazine)

Ces personnalités investissent les canaux digitaux pour propager leurs idées écologiques, féministes, anti-impérialistes, ou leur vision d’un monde progressiste. Si ces combats vous intéressent, nous vous conseillons vivement de les suivre sur leurs réseaux pour faire grandir leur communauté

Les médias indépendants en première ligne de la bataille culturelle 

Comme nous l’avons souligné précédemment, les médias traditionnels sont en majorité détenus par des grands milliardaires, qui en profitent pour y imprégner leur idéologie. 

Face à cette réalité, on note l’émergence de médias indépendants structurés qui proposent de l’investigation, des enquêtes, et un regard sur l’actualité radicalement différent de celui des médias traditionnels. C’est aussi le cas dans le secteur de l’édition avec l’émergence de nombreuses maisons d’édition indépendantes.

Ils disposent d’une vraie force de frappe : Blast compte par exemple plus d’1,6 millions d’abonnés sur youtube, tandis que Médiapart comptabilise plus de 4,4 millions de visiteurs par mois. 

Voici une liste des médias indépendants qui jouent un rôle majeur dans la bataille culturelle face à l’extrême droite : 

  • Blast 
  • Médiapart
  • Frustration magazine
  • Streetpress
  • Basta !
  • Fracas
  • Socialter
  • Grünt

Depuis 2024, la plupart de ces médias sont réunis dans une structure coopérative : CoopMédias

En résumé

La bataille culturelle est un concept né avec le communiste Gramsci dans les années 1930, puis repris par l’extrême droite à partir des années 1960 dans l’optique de submerger le débat public de ses thématiques comme préalable à son ascension politique. 

Aujourd’hui, cette stratégie a permis à l’extrême droite de mettre en avant les paniques migratoires, le climato scepticisme, ou encore la peur du “wokisme” au centre des discussions politiques, tout en attaquant les analyses faites par le camp d’en face, comme le concept de Nouvelle France par exemple. Tout cela n’aurait d’ailleurs jamais été possible sans la complicité de nombreux médias. 

Malgré tout, la résistance s’organise à gauche, avec de plus en plus d’influenceurs qui n’hésitent pas à prendre position sur les réseaux, mais aussi avec l’éclosion et la structuration de médias indépendants. 



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