Lutte Ouvrière est un parti communiste révolutionnaire trotskiste généralement identifié par le grand public par le biais de ses deux portes paroles emblématiques : Arlette Laguiller (en position entre 1973 et 2008), puis Nathalie Arthaud (en poste depuis 2008, et rejointe par le syndicaliste Pierre Mercier depuis 2012).
Malgré la – toute relative – exposition de Nathalie Arthaud, le parti, qui revendique tout de même plus de 8000 adhérents, reste éminemment mystérieux, ce qui relève à la fois d’un manque de médiatisation, mais aussi d’une volonté de la part des cadres dirigeants de conserver un fonctionnement “clandestin” pouvant alimenter les critiques de la part d’observateurs ou d’anciens militants.
La ligne politique de Lutte Ouvrière est révolutionnaire et anticapitaliste. Elle met l’emphase sur le rôle central de la classe ouvrière et des travailleurs pour faire advenir la révolution.
Nous vous proposons dans cet article de revenir sur les origines et l’évolution de ce parti, puis de plonger au cœur de sa ligne politique et stratégique en 2026.
Origines et évolutions de Lutte Ouvrière
Lutte Ouvrière s’est structuré à la suite de plusieurs mouvances débutant dans les années 1930 dans la continuité des idéaux de Léon Trotsky, puis a connu une forte popularité sous la direction d’Arlette Laguiller avant de perdre en visibilité à partir des années 2010.
Les mouvances politiques à l’origine de Lutte Ouvrière
L’histoire de Lutte Ouvrière débute dans les années 1930 avec David Korner, dit “Barta”, militant roumain trotskiste qui rejoint successivement les rangs du POI (Parti Ouvrier Indépendant) et du PSOP (Parti Socialiste Ouvrier et Paysan), avant de fonder le journal L’Ouvrier, puis Lutte de Classe à partir de 1942.
Barta et ses compagnons, regroupés au sein du “groupe Barta”, s’illustrent dans les années d’après-guerre en faisant recruter certains de ses membres au sein de l’entreprise Renault sur le site de l’Ile Seguin. Menée par l’un des membres du groupe, Pierre Bois, l’usine entre en grève, et sera à l’origine d’une série d’autres blocages partout en France à la même époque.
En 1954, Pierre Bois lance le bulletin d’information Tribune ouvrière, distribué dans les usines Renault, dans le but de mettre en avant les conditions de travail des ouvriers. En 1956, le bulletin se renomme en Voix ouvrière, et est distribué dans plus de 20 groupes industriels français en plus de Renault, comme Citroën ou la SNCF par des alliés de circonstances, membres du PCI Lambertiste, eux même présents dans d’autres usines.
Peu à peu, Voix Ouvrière se développe et devient un journal à parution hebdomadaire. En 1967, il compte 27 permanences dans 21 villes différentes, et le groupe à son origine, désormais nommé Voix Ouvrière (comme le journal), compte parmi les organisations trotskystes majeures en France.
Suite au meeting de Charléty de 1968, Robert Barcia, alias “Hardy”, alors membre influent du groupe, propose aux deux autres principaux groupes trotskystes : le PCI (Parti Communiste International) et la JCR (Jeunesse Communiste Révolutionnaire) de fonder un parti révolutionnaire commun : sans succès.
Après Mai 68, Voix Ouvrière est dissoute (comme tous les partis trotskistes et d’extrême gauche), en vertu de la loi du 10 janvier 1936 sur les groupes de combat et milices privées.
Quelques semaines plus tard, ses anciens membres se réunissent autour de Hardy et Pierre Bois sous un nouveau nom : Lutte ouvrière (enfin !). Les bulletins en entreprise et le journal continuent alors de paraître sous ce nouveau nom.
Lutte Ouvrière se structure et gagne en popularité portée par Arlette Laguiller
Après avoir soutenu à contre cœur Alain Krivine (membre de la ligue communiste) lors des présidentielles de 1969, et organisé la première fête de Lutte ouvrière en 1971, le parti souhaite se lancer pour la première fois dans une campagne électorale dans le cadre des législatives de 1973. A cette occasion, il devient impératif de nommer un ou une porte-parole pour représenter le parti médiatiquement.
C’est la figure d’Arlette Laguiller (alias “Bizet”), employée de banque, alors à la tête de la grève au Crédit Lyonnais, qui sera désignée. Elle deviendra même la première femme à se présenter aux présidentielles en 1974, et obtiendra le score de 2,33% des voix, la classant en 5ème position.
Lutte Ouvrière, considérant ce score comme un succès relatif, prend alors la décision de systématiquement présenter des candidats aux élections, afin de rendre visibles leurs idéaux révolutionnaires au plus grand nombre.
Au cours des années 1980 et 1990, le poids de Lutte Ouvrière devient de plus en plus important dans l’extrême gauche française. Toujours avec Arlette Laguiller à sa tête, le parti récolte 2,3% puis 1,99% des suffrages en 1981 et 1988.
En 1995, Arlette Laguiller obtient un score impressionnant de 5,30% des voix, dépassant pour la première fois le seuil de remboursement de campagne pour un parti, puis 5,72% des voix en 2002, un score historique, au cours d’une élection marquée par une dispersion des voix à gauche, permettant à Jean Marie Le Pen, candidat du Front National, de faire accéder pour la première fois le FN et son programme politique nauséabond au second tour des présidentielles.
Aux présidentielles de 2007, Lutte Ouvrière ne réalise plus que 1,34% des voix, une conséquence du vote utile, mais aussi de l’émergence d’Olivier Besancenot, porte parole charismatique de la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire), qui deviendra le NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste) par la suite.
Note : Pour aller plus loin sur le personnage d’Arlette Laguiller, nous vous conseillons la vidéo du média Blast pour le format Les Portraits : Arlette Laguiller, une Révolutionnaire très secrète.
La période Nathalie Arthaud : un parti en déclin électoral
Lors du congrès de 2008 de Lutte Ouvrière, Nathalie Arthaud devient la porte-parole du parti en remplaçant Arlette Laguiller (après 34 ans à ce poste). Arthaud est une militante aguerrie de LO depuis qu’elle a 18 ans, et exerce le métier d’enseignante.
A la présidentielle de 2012, elle réalise un score assez faible de 0.56%, ce qui la place derrière Philippe Poutou (NPA) qui dépasse de peu les 1%. En 2012, elle sera rejointe en tant que porte-parole du parti par Jean Pierre Mercier, négociateur de la CGT qui s’est illustré lors du mouvement social dans l’usine PSA d’Aulnay Sous Bois.
En 2017, elle réalise le score de 0,64% aux présidentielles, puis 0,56% en 2022, faisant passer pour la première fois le parti sous les 200 000 voix lors de cette élection. Ce score très faible s’explique en partie par le vote utile en faveur de Jean Luc Mélenchon au premier tour.
| Année | Candidate | Score | Nombre de voix |
| 1974 | Arlette Laguiller | 2,33% | 595 247 |
| 1981 | Arlette Laguiller | 2,30% | 668 057 |
| 1988 | Arlette Laguiller | 1;99% | 606 201 |
| 1995 | Arlette Laguiller | 5,3% | 1 615 653 |
| 2002 | Arlette Laguiller | 5,72% | 1 630 045 |
| 2007 | Arlette Laguiller | 1,33% | 487 940 |
| 2012 | Nathalie Arthaud | 0,56% | 202 548 |
| 2017 | Nathalie Arthaud | 0,64% | 232 384 |
| 2022 | Nathalie Arthaud | 0,56% | 197 094 |
Evolution du score de Lutte Ouvrière aux présidentielles de 1974 à 2022. (source : Lutte Ouvrière)
Lignes politiques et stratégiques de Lutte Ouvrière
Nous aborderons dans la suite de cet article les lignes politiques et stratégiques de Lutte Ouvrière pour tenter de mieux cerner ses objectifs, et voir comment le parti se démarque des autres partis trotskistes existants, comme les deux NPA et Révolution Permanente.
Quelle est la ligne politique chez Lutte Ouvrière ?
La ligne politique de Lutte Ouvrière est claire : il s’agit d’un parti communiste trotskiste révolutionnaire :
Communiste, en référence au système politique popularisé par Karl Marx et Friedrich Engels dans le célèbre Manifeste du Parti Communiste dont le but est d’abolir le capitalisme en abattant l’Etat bourgeois, et en instaurant une dictature du prolétariat menée par les travailleurs pendant une durée transitoire. Cela dans l’objectif final d’établir le socialisme ; une société dans laquelle les moyens de production sont socialisés, c’est-à-dire aux mains des travailleurs, et dans laquelle il n’y aurait plus de classes.
Trotskiste, du nom de Léon Trotsky, intellectuel russe ayant largement contribué à la révolution de 1917 aux côtés de Lénine et Staline, et qui, après la mort du premier et la prise du pouvoir du parti communiste par le second, a été contraint de s’exiler avant d’être assassiné. Trotsky s’opposait fermement à la bureaucratisation et à la dictature soviétique, version dévoyée des idéaux initiaux du communisme. Il défendait le concept de Révolution Permanente (c’est à dire de ne pas arrêter la révolution tant que toutes les revendications n’ont pas été obtenues), et s’est distingué pour avoir rédigé un programme de transition (souvent repris par Lutte Ouvrière et les autres partis trotskistes), mais aussi pour ses textes dans lesquels il analyse la montée du fascisme en Europe entre 1930 et 1933.
Révolutionnaire, car Lutte Ouvrière considère que le socialisme ne pourra pas advenir sans révolution. Elle condamne toute tentative de réformisme, c’est-à-dire l’idée que l’on pourrait mettre fin au capitalisme et atteindre le socialisme par réformes successives au sein d’un gouvernement.
De plus, Lutte Ouvrière se positionne sur son site internet comme un parti :
- anticapitaliste
- anti-impérialiste
- internationaliste (qui défend la cause et l’unité de de tous les travailleurs à travers le monde, sans frontières)
Quelle est la ligne stratégique chez Lutte Ouvrière ?
Une approche “clandestine”
Lutte Ouvrière défend une ligne stratégique pour le moins rigoriste, même pour un parti révolutionnaire communiste, en poussant ses militants à se préparer à la révolution en les faisant vivre dans une certaine forme de clandestinité.
Cela passe par l’attribution de surnoms (comme Barta, Hardy ou Bizet que nous avons cités précédemment) ou par un fonctionnement très vertical, dans lequel chaque militant ne traite qu’avec la personne qui lui est directement supérieure hiérarchiquement. Par ailleurs, les militants de Lutte Ouvrière sont réputés comme étant très bien formés et disciplinés, et sont enjoints, par exemple, à ne pas se marier car cela pourrait les affecter dans leurs capacités à militer.
Le choix de se présenter systématiquement aux élections
Lutte Ouvrière considère, comme tous les partis révolutionnaires, qu’il ne faut pas se présenter aux élections nationales dans le but d’être élu, car ils ne souhaitent pas participer à un gouvernement bourgeois et ne croient pas au réformisme.
Le parti se présente pourtant à toutes les élections présidentielles et européennes, mais dans un autre but : celui de donner plus de visibilité à leur organisation et d’accroître leur base militante en attendant la révolution.
En effet, les élections (notamment présidentielles) offrent une certaine exposition aux idées de l’extrême gauche, généralement invisibilisées le reste du temps, notamment lors des débats télévisés, au cours desquels Arlette Laguiller s’est souvent démarquée.
Aux élections municipales, ou législatives, Lutte Ouvrière choisit aussi généralement de présenter des candidats dans l’optique de faire progresser ses idées révolutionnaires et sa critique du capitalisme.
Un fonctionnement opaque, parfois qualifié de sectaire
Le fonctionnement “clandestin” de Lutte Ouvrière alimente les critiques (et parfois les fantasmes), la plus connue et médiatisée étant l’attaque de Daniel Cohn Bendit, et de son frère Gabriel, qui qualifie le parti de : “secte dirigée d’une main de fer par un gourou » dans une tribune de Libération, et l’accusent de rémunérer ses dirigeants par le biais de sociétés commerciales.
Il faut noter que la décision de la cour du tribunal correctionnel en 2002, a été de dire qu’il n’est pas diffamatoire de déclarer que Lutte Ouvrière est une secte dirigée par un gourou.
« La cour a jugé que le fait de qualifier le parti de « secte dirigée (…) par un gourou » n’est pas diffamatoire mais que laisser entendre « que le parti Lutte Ouvrière bénéficie d’un financement illégal de la part de sociétés commerciales qui prennent en charge la rémunération de certains dirigeants » l’était. »
Source : Nouvel obs
Jusqu’à la fin des années 2000, Lutte Ouvrière est en effet dirigé dans l’ombre par le mystérieux Hardy (Robert Barcia), cofondateur du parti (avec Pierre Bois). Un homme discret et admiré par les membres du parti, et dont le décès en 2009 a été caché pendant plus d’un an.

Ce mystérieux personnage était à la tête d’au moins deux entreprises du secteur médical, l’OPMM et l’EPMED, et est à l’origine du fonctionnement très stricte du parti, se positionnant par exemple “contre le mariage” de ses militants.
De quoi alimenter les soupçons quant au fonctionnement sectaire du parti.
Le jeu des 7 différences : Lutte ouvrière, Révolution Permanente, NPA – L’Anticapitaliste et NPA – Révolutionnaires
Le Nouveau Parti Anticapitaliste (qui a récemment scissionné entre le NPA- L’Anticapitaliste et le NPA – Révolutionnaires), Révolution Permanente (RP), et Lutte Ouvrière (LO) se revendiquent tous les quatre du trotskisme. Pourtant, il existe de fortes différences stratégiques entre ces partis, qui rendent généralement impossible toute alliance, et qui alimentent un certain sentiment de confusion d’un point de vue extérieur.
Note : Cette analyse se base sur l’article de Mathieu Dejean publié par Médiapart en 2023 : A l’extrême gauche, la recomposition permanente.
Tout d’abord, NPA L’Anticapitaliste se démarque des trois autres partis, par son association à la dynamique impulsée par la France Insoumise, parti de gauche réformiste (qui n’est donc pas révolutionnaire). Ce rapprochement idéologique, qui a pris la forme d’une alliance lors de la NUPES et du NFP, mais aussi dans le cadre de certaines listes lors des municipales, comme à Bordeaux en 2020, permet de la distinguer des autres organisations trotskistes comme étant la moins révolutionnaire.
C’est ce rapprochement qui a donné lieu à la scission entre le NPA – L’Anticapitaliste, et le NPA – Révolutionnaires. Ainsi, le NPA Révolutionnaires réfute tout rapprochement avec le réformisme, et conteste fermement l’idée selon laquelle il est possible d’arriver au socialisme par les urnes. De surcroît, la stratégie du parti est de créer une structure permettant la convergence de différents courants révolutionnaires en son sein. Il s’agit donc d’une optique unitaire dans un but de regroupement révolutionnaire.
Du côté de Révolution Permanente, le but n’est pas d’unifier les courants révolutionnaires existants, mais plutôt d’élaborer une stratégie révolutionnaire unique, puis d’atteindre l’hégémonie avec celle-ci et de composer un groupe social en incluant tous les opprimés et exploités en son sein.
RP se distingue aussi par sa capacité à investir le terrain de la bataille culturelle, en développant son site internet et ses réseaux sociaux de façon bien plus conséquente que les autres courants trotskistes, mais aussi en créant son propre collectif féministe (Du Pain et des Roses), ou encore sa propre maison d’édition (Editions Communard.e.s)
De son côté, Lutte Ouvrière se distingue par son approche “clandestine”, et sa proximité avec les travailleurs avec lesquels elle a tissé des liens privilégiés en distribuant des tracts et bulletins au cœur des entreprises et des usines.


