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Le capitalisme vert face à la crise environnementale : solution ou illusion ?

capitalisme vert

Sommaire

Le capitalisme vert repose sur le postulat qu’un ensemble d’ajustements individuels et collectifs au sein du capitalisme pourraient résoudre la crise environnementale, sans remettre en cause le système en question. Il est présent au sein des entreprises avec la mise en place de normes environnementales obligatoires ou du principe pollueur-payeur, mais aussi à l’échelle individuelle, en mettant l’emphase sur un mode de consommation jugé plus “responsable” basé sur certains éco-gestes. 

Nous verrons dans cet article si le capitalisme vert, que McKinsey présente comme “l’unique solution bas carbone possible”, est vraiment efficace face à la crise environnementale, et quelles en sont les limites. 

Le capitalisme vert se propose de réguler les excès de l’économie de marché


Le capitalisme est indissociable de la crise environnementale 

Depuis plus de 25 ans, un consensus scientifique a été trouvé au sujet de la responsabilité de l’Homme dans le réchauffement climatique, la chute de la biodiversité, et les dangers qui en découlent (montée des eaux, acidification des terres arables, épidémies d’origines animales, etc…). 

Le concept d’Anthropocène qui émerge en 2002 dans une publication de Paul Crutzen pour la revue “Nature”, permet d’appuyer cet argument en mettant en évidence l’apparition d’une  nouvelle ère géologique, débutant à la fin du 18è siècle avec la première révolution industrielle, dans laquelle l’Homme devient en mesure d’influencer les éléments naturels par ses activités. 

Ce concept se décline avec la notion de Capitalocène, qui impute, cette fois ci, au capitalisme, la responsabilité du réchauffement climatique par sa recherche continue de nouveaux débouchés, la création de besoins artificiels, et ses externalités toujours plus importantes sur l’environnement. A la différence de l’Anthropocène, il ne fait pas reposer la crise environnementale sur les épaules de toute l’humanité, mais plutôt sur la façon d’organiser la société humaine par le capitalisme. 

Le capitalisme peut être défini comme un mode d’organisation de la production dans lequel des entreprises sont mises en concurrence sur un marché où se rencontrent l’offre et la demande, dans le but de réaliser du profit.


Selon ce concept, le capitalisme, par le primat qu’il donne à la croissance économique, est donc intrinsèquement nocif pour l’environnement. L’économiste Kenneth Boulding met d’ailleurs en lumière cette limite dans une célèbre citation : “Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste”. 

Pour aller plus loin sur la contradiction entre préservation de l’environnement et capitalisme, nous vous suggérons la vidéo de la chaîne youtube Heu?reka : “Le capitalisme peut-il faire face aux défis environnementaux” qui vulgarise les notions de limites et frontières environnementales développées par le chercheur Antonin Pottier


Avec le capitalisme vert, le poison devient-il l’antidote ?

La promesse d’un système capable de résoudre de lui-même les problèmes dont il est le responsable semble de prime abord plutôt contradictoire. 

C’est pourtant celle du capitalisme vert (ou éco-capitalisme) !

Le capitalisme vert se propose d’adapter le capitalisme en intégrant au sein de celui-ci des mécanismes de marché tendant à réduire les externalités négatives causées par l’exploitation intensive des ressources et des matières premières. 

En cela, on pourrait décrire le capitalisme vert comme le pendant de droite de l’éco-socialisme, qui soutient un projet de société dans lequel est mis en avant la nécessité de sortir du système capitaliste afin de mettre fin à la crise environnementale en cours. 

Le capitalisme vert peut prendre différentes formes, et vise à supprimer (ou plutôt à atténuer) les externalités négatives inhérentes au système capitaliste. Il se décline à l’échelle des entreprises et à l’échelle individuelle.


Exemples à l’échelle des entreprises

Le capitalisme vert se traduit en une série de mesures et de réglementations destinées aux entreprises dans le but de limiter leurs émissions de gaz à effet de serre. En voici deux exemples :

  • Le principe pollueur-payeur. Ce mécanisme juridique et économique est l’une des clés de voûte de la politique environnementale de l’UE, et repose sur l’idée que tout dommage environnemental causé par un acteur doit être compensé par ce même acteur. 
  • Les labels et normes environnementales. La multiplication de ces certifications délivrées aux entreprises par des organismes assermentés vise à garantir le respect de certains critères environnementaux (label ecovadis, bcorp, norme iso 14001, etc). 


Exemples à l’échelle individuelle

Le capitalisme vert met en avant des avancées permettant aux individus de “mieux consommer” sans remettre en cause leur vision de la société, et en privilégiant leur confort de vie. 

On peut citer par exemple la promotion de la voiture électrique ou hybride comme moyen de faire des économies d’énergie, ou encore le développement de nouvelles pratiques d’écotourisme luxueux

L’exemple des Livrets Développement Durable et Solidaires (LDDS) que proposent certaines banques est aussi intéressant. Ces livrets permettent de placer son épargne afin qu’elle soit réinvestie dans des fonds “verts”. Ces LDDS sont sous le feu des critiques du fait de leur faible traçabilité, et sont régulièrement accusés de “greenwashing”. 


Les limites du capitalisme vert

Malgré toutes ses promesses, la notion de capitalisme vert se heurte à ses propres contradictions : elle met en avant une vision dépolitisée de l’écologie en insistant sur une forte responsabilisation individuelle et en ne contraignant que faiblement les entreprises à agir. Sa logique s’applique, de même, aux grandes ONG environnementales.

Le problème de la responsabilisation individuelle

L’un des problèmes majeurs de l’écologie envisagée sous le prisme du capitalisme vert, est la responsabilisation à outrance de l’individu dans ses choix de consommation, ce qui participe à éloigner dans l’esprit de la population, que l’écologie est avant tout une question de choix politiques à grande échelle. 

Cette responsabilisation individuelle s’associe à une forme d’écologie bourgeoise, au sein de laquelle une petite partie de gens privilégiés peuvent se permettre de légèrement modifier leur mode de consommation sans impacter leur confort de vie en pratiquant certains écogestes. 

Cela permet de faire émerger un sentiment de supériorité morale, malgré le peu d’efficacité réelle de ces actions.

Pour revenir sur les exemples cités précédemment, l’achat d’un SUV électrique ou le départ en vacances dans de luxueuses résidences touristiques qui défendent une vision écologique de façade, ne participe pas du tout à faire reculer la crise environnementale, mais permet de montrer que l’on s’implique dans le combat écologique à sa manière.


Dans un entretien accordé à Médiapart en 2024, Jean Baptiste Comby, sociologue et auteur de “Ecolos mais pas trop – les classes sociales face à l’enjeu environnemental”, nous démontre que les individus, peu importe leurs classes, ont tendances à être écologiques dans leurs modes de consommation…mais sans jamais en faire trop non plus. 

On peut donc difficilement se reposer uniquement sur les comportements individuels pour résoudre la crise environnementale. 

Pour résumer la situation, J.B.Comby explique : “Au sein des classes populaires, les individus ne peuvent en faire plus parce qu’ils polluent déjà peu et doivent composer avec des contraintes matérielles.Au sein de la bourgeoisie, les marges de manœuvre sont limitées par des manières d’être qui sont propres aux classes dominantes. En faire trop ou trop peu en matière environnementale devient vite un stigmate.

Aujourd’hui, la meilleure façon d’être écolo… c’est d’être pauvre. Comme l’indique un rapport d’Oxfam publié en 2025 : “Depuis 1990, la part des émissions mondiales des 0,1 % les plus riches a augmenté de 32 %, tandis que celle de la moitié la plus pauvre de l’humanité a diminué de 3 %”


Cette sur-responsabilisation individuelle est délétère car elle dépolitise l’écologie. Elle profite socialement aux classes qui peuvent se permettre de consommer un peu différemment car disposant d’un plus fort capital économique ou culturel. 

Toutefois, cela ne signifie pas que modifier sa façon de consommer (adopter un régime végétarien, réduire voire supprimer ses déplacements en avion, consommer local) est inutile ; il faut simplement avoir en tête que les leviers de changement sont beaucoup plus importants au niveau collectif et politique qu’individuel. 

Le capitalisme vert n’est pas suffisamment contraignant pour les entreprises

Le capitalisme vert est très implanté en entreprise, et permet aux organisations de montrer patte blanche (ou plutôt “patte verte”), en valorisant leurs “démarches RSE”, ou par l’obtention de certains labels et certaines certifications (normes ISO, CSRD, EcoVadis, BCorp…). 

En réalité, ces mécanismes sont souvent facultatifs et ne contraignent pas vraiment les entreprises à réduire leurs émissions de GES, mais contribuent à “verdir” leur image auprès des clients et parties prenantes dans ce qu’on appelle communément du “greenwashing”

Le principe pollueur-payeur est aussi au cœur des dysfonctionnement de l’écologie intégrée au capitalisme. Il est vivement critiqué car il permet aux plus grandes entreprises d’acheter des droits à polluer, plutôt que de les contraindre à moins polluer. 

Les grandes ONG environnementales s’intègrent dans la logique du capitalisme vert

En nous appuyant sur le travail de Clément Sénéchal, expert des enjeux climatiques et auteur de l’essai : “Pourquoi l’Écologie perd toujours”, publié aux éditions du Seuil, on comprend que les grandes ONG environnementales suivent une logique de sensibilisation dépolitisée, et sont liées à des financements externes susceptibles de limiter leur impact réel. 

Les grandes organisations environnementales non gouvernementales (Clément Sénéchal prend l’exemple de GreenPeace, ONG dans laquelle il a occupé le poste de porte-parole avant de la quitter) n’ont pas de réels impacts sur les politiques publiques. Elles semblent en effet avoir troqué l’action politique pour des campagnes de sensibilisation qui ont rarement de vrais effets observables. 

Cela s’inscrit dans une forme de dépolitisation au sein de laquelle les ONG considèrent que leur rôle est davantage de mettre en lumière un problème plutôt que de mettre en avant les moyens pour le régler. 

Par exemple, l’ONG Greenpeace est dépeinte par Clément Sénéchal comme une agence de communication, adepte d’une écologie du spectacle, en référence au concept de société du spectacle théorisé par Guy Debord en 1967. 

Cette écologie dépolitisée s’explique en partie par des modes de financements qui ne permettent pas d’avoir une vraie indépendance, ainsi qu’à la formation d’un entre soi bourgeois à la tête de ces organisations. 

Clément Sénéchal nous détaille ainsi les moyens dont disposent les ONG pour se financer :

  • Obtenir des financements grâce aux entreprises (via des fondations et partenariats), comme c’est le cas pour WWF par exemple. Ce qui peut mener à d’éventuels conflits d’intérêts.  
  • Bénéficier de financements de la fondation européenne pour le climat (c’est le cas des petites structures), à condition de rester apolitique pour les toucher.
  • Recevoir des subventions de la part de l’Etat, en provenance des ministères notamment, financements liés aux bonnes relations entretenues entre les responsables d’ONG et les ministres. 
  • Bénéficier de financements individuels, ce qui semble être le meilleur moyen de rester indépendant. Néanmoins, chez Greenpeace par exemple, il existe un service réservé aux plus grands donateurs, qui vont être à même d’influencer les orientations de l’organisation. 

Le manque d’indépendance dans les financements incite les ONG à suivre une stratégie de retour sur investissement rapide pour satisfaire les financeurs. Une logique qui explique le “banderolisme” des grandes ONG, ces actions de sensibilisation et de communication dont le seul but est de générer de la visibilité.  

On voit donc que les ONG sont elles aussi intégrées dans une forme de capitalisme vert, en tant qu’elles sont obligées de s’intégrer au système économique dans lequel elles ne peuvent pas vraiment agir en toute indépendance, ce qui semble limiter leur impact.

L’émergence d’un nouveau vocable

L’écologie intégrée au capitalisme s’accompagne d’un vocabulaire bien particulier qui peut parfois prêter à confusion. Nous avons choisi de décrypter deux termes qui sont généralement mal compris : 

  1. La finance durable 
  2. La transition énergétique

1. Finance durable

On commence avec un étonnant oxymore. 

La logique financière est d’accroître le rythme de production et de circulation de la marchandise, ce qui contribue à l’épuisement de la biosphère. 

On note donc une incompatibilité certaine entre les deux termes. Cela n’empêche pas les acteurs financiers d’en faire la promotion. 

2. Transition énergétique

Le terme de transition sert à désigner un passage d’un état à un autre. Celui de transition énergétique décrit donc un état de passage depuis un stade énergétique dominé par les énergies fossiles vers un stade énergétique dans lequel l’utilisation des énergies renouvelables devient majoritaire.

Ce terme est souvent employé dans le débat public, pourtant, il est encore trop tôt pour pouvoir dire que nous sommes actuellement en phase de transition énergétique (ou même qu’elle arrivera un jour). 

En effet, la consommation d’hydrocarbures n’a jamais été aussi élevée qu’aujourd’hui et, malgré les différentes COP, l’augmentation de la production d’énergies renouvelables est largement insuffisante pour pouvoir parler de transition à l’heure actuelle, comme l’indique Jean Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l’environnement dans un entretien pour Reporterre. 


Conclusion : Quel horizon pour l’écologie ? 

Comme j’ai tenté de le démontrer, le capitalisme vert se révèle être passablement inefficace face à une crise environnementale de plus en plus oppressante.

Mais alors, quel horizon pour l’écologie en 2026 ?

La récente percée des Soulèvements de la Terre montre qu’une forme d’écologie radicale et anticapitaliste est possible. Les défenseurs de la décroissance, proposent également un modèle vertueux basée sur une baisse volontaire du PIB (impensable dans un système capitaliste !) pour permettre une meilleure adaptation aux catastrophes environnementales tout en réduisant drastiquement nos émissions afin de protéger ce qu’il reste de notre planète.

Merci à Raphaël pour la relecture.

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